Trois piliers sociologiques du Système-3-Les Bobos

Les enfants de Daniel Cohn-Bendit et de Steve Jobs

La « boboïtude »: le prêt-à-porter mondialiste de la bourgeoisie libérale-écolo-libertaire

Les « bobos »  se recrutent parmi les catégories socio- professionnelles du tertiaire, plutôt supérieur, en prise directe avec l’économie mondialisée : métiers de la communication (publicité, marketing, médias, événementiel, web…), de la culture, du spectacle, de la mode, de la finance, du High-Tech…Les carrières se construisent sur la mobilité, les réseaux relationnels, la capacité à saisir les opportunités, donc sur le mouvement et la fluidité propres à la post- modernité. Ce sont les enfants de la  bourgeoisie traditionnelle, mais ils jouent les affranchis en adoptant de nouveaux codes. Le « bobo » , « bourgeois-bohême » , est la version parisianiste tardive d’un type répandu au cœur des métropoles américaines, un composé hybride, reconnaissable par son style de vie et son discours ,  du « yuppie » de Wall Street des années 80 (Jordan Belfort dans le film Le Loup de Wall Street, incarné par Leonardo Di Caprio ou Sherman Mc Coy, le personnage principal du roman de Tom Wolfe, Le bûcher des Vanités) et du « hipster » des années 2000 .

BOBO

Spatialement, ils colonisent les centres- villes et les quartiers traditionnellement populaires (« gentrification« ) vidés de leurs habitants (petits artisans et commerçants, ouvriers, employés, petits fonctionnaires, retraités modestes) par la spéculation immobilière et les politiques d’urbanisme (du canal Saint-Martin à la Bastille en passant par le Marais). Le bobo se proclame friand de mixité sociale, mais dans les faits, il la pratique à la manière du coucou: on sait que la femelle pond son œuf dans le nid d’autres oiseaux pour le faire couver; lorsque l’œuf éclot, le jeune coucou plus costaud et vorace que la couvée légitime s’octroie l’exclusivité en l’expédiant manu militari par-dessus bord. La seule mixité que le bobo affectionne prend les traits de la « diversité« : les familles françaises d’origine africaine et maghrébine et les immigrés venus des mêmes aires qui composent l’essentiel des catégories populaires qui vivent dans les logements sociaux de la Ville. Là encore, cette affection n’abat pas les cloisons, à chacun son habitat, ses lieux de vie et de sorties et ses collèges pour les ados…Il n’empêche que le bobo participe volontiers aux manifs pour « la défense des sans-papiers » , « le droit au logement » et pour « l’accueil des migrants » avant de regagner ses pénates dans son immeuble à digicode, en faisant un arrêt au kiosque à journaux pour acheter « Libé » ou l’OBS et en contournant d’un air distrait le « sans-abri » qui gîte non loin de l’entrée. Le « bobo » , c’est l’homo festivus festivus dont Philippe Muray tenait la chronique satirique : l’individu narcissique, hédoniste et consumériste, totalement « addict » aux réseaux sociaux et « fashion-victime ». Ce qui ne l’empêche pas de se doter d’une « éthique forte de l’engagement citoyen«  qui le pousse à militer pour l’extension illimitée des droits individuels (le sociétal « arc-en-ciel » ) et à sauver la planète avec Bill Gates : la preuve, il mange bio,  achète les produits issus du « commerce équitable » et se déplace en « vélib’ «  ou en trottinette.

Bobos vs BCBG

Cette autre espèce bourgeoise va équilibrer électoralement la première : elle penche à « gauche » , aurait pu être rocardienne ou deloriste, la « seconde gauche » , mais elle n’était pas née, elle aurait soutenu des deux bras Dominique Strauss- Khan, elle a adoré Bertrand Delanoë et plébiscité Anne Hidalgo. Elle a des bontés pour EELV et même le Front de gauche pour montrer à quel point elle est « progressiste ».

La première vit dans les quartiers huppés, ses codes vestimentaires et mentaux sont ceux du BCBG ; la seconde , plutôt jeune,  pratique volontiers « le joint ou le rail festifs » et s’adonne fébrilement à la vie nocturne; elle a ses lieux, bars, salles de concerts et boîtes « branchés » (là-même où les terroristes islamistes ont perpétré leurs carnages le 13 novembre). Chaque paroisse ayant ses icônes, les siennes se nomment Bill Gates, Steve Jobs, Larry Page, Mark Zuckerberg, des comètes devenues de grands astres flamboyants dans le ciel de la nouvelle économie du virtuel et du désir.

L’avant et l’après mai 68: une mutation du capitalisme

Les « bobos » sont les lointains héritiers du mai 68 étudiant, gauchiste et libertaire. Le mai 68 des luttes ouvrières et populaires n’a eu, lui, aucune postérité ; le scénario de 1789 s’est reproduit : la force révolutionnaire qui a fait vaciller le pouvoir gaulliste n’est pas celle des étudiants en socio ou en psycho de Nanterre (acné juvénile de petits- bourgeois pour l’essentiel) et des habitués des terrasses de Saint-Germain-des-Prés (la culturosphère), mais celle des ouvriers de Billancourt, pour parler en terme de symboles. Après quoi, les ouvriers repris en mains par le PCF et la CGT remettront les machines en marche, « Il faut savoir terminer une grève » ; le patronat concédera les accords de Grenelle qu’on peut considérer avec le recul comme la dernière avancée prolétarienne, l’arrivée au sommet du toboggan avant la grande glissade. Le peuple a servi de masse de manœuvre, mais il a une fois de plus été dupé, car en ébranlant le pouvoir gaulliste, qui s’écroulera un an plus tard, il a mis à bas en même temps le compromis social né à la Libération avec la mise en œuvre du programme gaullo-communiste du Conseil National de la Résistance et il a ouvert la voie au libéralisme mondialiste sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing qui veut faire entrer la France dans « l’ère de la Modernité » . La suite est connue.

La mort du bien commun

Quant aux anciennes figures de la contestation estudiantine, tout va bien pour elles, elles se sont parfaitement adaptées au monde dont elles ont hâté l’éclosion, cette mutation du capitalisme qui nécessitait la destruction des limites à son expansion : frontières, barrières douanières, contrôle des capitaux… mais aussi conscience de classe, solidarités traditionnelles, valeurs morales issues du vieux fond chrétien ( et enseignées sous une forme sécularisée par les instituteurs de la IIIème République), éthique de la responsabilité, ce qu’Orwell désigne sous l’expression de « décence commune » et que le personnage du père dans Le Premier Homme d’Albert Camus résume par « Un homme, ça s’empêche ».

Je me méfie des Révolutions

L’Histoire moderne de notre pays affectionne particulièrement le paradoxe et l’ironie. Toutes les révolutions, depuis la Grande de 1789 jusqu’à la petite de mai 68, en passant par celles de 1830, de 1848 et de la Commune de 1871, ont été accomplies par les classes populaires mais n’ont fait que renforcer, jusqu’à preuve du contraire, l’emprise de la bourgeoisie, la grande surtout. A cela, une raison simple: cette classe est  numériquement minoritaire et l’on n’y goûte que très modérément, à certaines exceptions près,  le plaisir de mettre sa peau au bout de ses idées; économe en tout, elle l’est donc de son sang jusqu’à l’avarice, à la différence des petites gens et de l’ancienne noblesse d’épée. Une fois l’ordre rétabli, ou le nouvel ordre établi, le peuple compte ses morts et les bourgeois leur or.

Je me méfie des révolutions, de leur exaltation lyrique et de leur héroïsme romantique, au bout du compte, c’est Monsieur Homais (1) qui tire les marrons du feu…

(1) La figure du bourgeois mise en scène par Molière, La Fontaine et La Bruyère, va devenir omniprésente au XIXème siècle dans l’art, Daumier surtout, et la littérature: Balzac, Flaubert (le pharmacien Homais dans Madame Bovary, bourgeois ambitieux et voltairien, admirateur des « immortels principes de 89 », « guidé par l’amour du progrès et la haine des prêtres »), Maupassant, Zola, Bloy, Henry Monnier (le personnage de Monsieur Prudhomme)…

M. Prudhomme« M. Prudhomme vouant son fils au culte du nouveau Dieu des Parisiens« , caricature d’Honoré Daumier parue dans le journal satirique « Le Charivari » du 2 février 1857

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