Trois piliers sociologiques du Système-2-La bourgeoisie

Les Héritiers du baron Haussmann

L’irrésistible ascension de la bourgeoisie

La grande bourgeoisie, s’est progressivement constituée en classe économique dominante à partir du XVIIème siècle, elle s’oppose au pouvoir royal au sein des Parlements et profite pleinement de l’expansion spectaculaire du commerce maritime et colonial  qui inclut la traite négrière. Détentrice de la puissance économique, elle va accéder au pouvoir politique par la Révolution de 1789, accroître encore sa richesse grâce aux spoliations des biens fonciers du clergé et de l’aristocratie (les « biens nationaux »), à l’affairisme et à la spéculation des temps de guerre (Révolution, Ier Empire), pour connaître un âge d’or au XIXème siècle (industrie, banques, chemins de fer…). Elle détient toujours le pouvoir économique mais son idéologie libérale-conservatrice cède la place à l’idéologie libérale-libertaire dans les années 70 (la véritable « révolution » de 68).

Endogamie et reproduction sociale

La grande bourgeoisie se perpétue par endogamie de classe (alliances matrimoniales et patrimoniales) et par un entre-soi spatial (arrondissements parisiens de l’Ouest et banlieues résidentielles). En Province, les « notables » regroupent les professions libérales, les industriels, les gros commerçants, les grands propriétaires agricoles.

Cette classe cossue offre à ses enfants les moyens de la réussite scolaire et sociale : accès à la culture, établissements privés ou publics haut-de-gamme (à Paris, Stanislas, Ecole alsacienne, Henri IV, Louis-le-Grand…), voyages et séjours linguistiques, Grandes Ecoles et réseaux sociaux à la sortie, tremplins pour emplois à hauts revenus dans le secteur privé ou la haute fonction publique. Pierre Bourdieu a parfaitement analysé ces mécanismes dans « Les héritiers : les étudiants et la culture » (Paris, Les Éditions de Minuit 1964) et « La reproduction : Éléments d’une théorie du système d’enseignement (Les Éditions de Minuit, 1970).(1)

Peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse…

Lorsqu’on dit que la bourgeoisie est conservatrice, il faut s’entendre sur le sens de ce terme : son intérêt la conduit effectivement à conserver sa position sociale et économique dominante ; elle va donc fort logiquement soutenir le système politique qui en garantit les conditions : défense de la propriété privée (patrimoine et moyens de production) et libéralisme économique. Elle s’est parfaitement accommodée de la monarchie constitutionnelle orléaniste de 1830, dans laquelle « le roi règne mais ne gouverne pas », du Second Empire haussmannien qui vit l’essor de l’industrie et de la Banque, et pour finir, après la chute de Napoléon III et l’écrasement de la Commune par le libéral Adolphe Thiers (la gauche de l’époque), de la IIIème République et des suivantes. Au fond, ses seules véritables « valeurs » sont boursières.(2)

La tendance monarchiste, contre-révolutionnaire, a dépéri au sein de l’aristocratie au fil de son embourgeoisement : on notera à ce propos que les grandes figures de l’Action française, Charles Maurras, Léon Daudet, Maurice Pujo et Jacques Bainville ne furent ni des aristocrates, ni de grands bourgeois. Il faut dire que la doctrine maurrassienne était certes monarchiste mais tout autant nationaliste et que les doctrines nationalistes (du boulangisme au fascisme historique), jugées populistes et par là-même dangereuses pour ses intérêts, n’ont jamais rencontré dans la grande bourgeoisie que des échos limités. Si, dans son ensemble, la « plèbe » a la fibre patriotique, car la patrie est son seul bien, la classe « patricienne » est volontiers cosmopolite (un grand patron français a infiniment plus d’affinités sociales et d’intérêts communs avec ses homologues allemands ou japonais qu’avec l’ouvrier ou l’employé français, à ce stade, dans une économie globalisée la nationalité se réduit au passeport).

Une nouvelle mission Apollo-Soyouz

Cette bourgeoisie BCBG des quartiers huppés apporte très majoritairement son soutien à une « droite » de plus en plus libérale et de moins en moins nationale : gaulliste, pompidolienne, giscardienne, chiraquienne, sarkozyste et demain juppéiste.

La « gauche socialiste »  évoluant depuis 1983 dans une direction de plus en plus libérale et de moins en moins sociale (dans les faits sinon dans les discours), on peut prédire l’ amarrage des deux vaisseaux spatiaux dans un avenir pas si lointain, réédition de l’exploit accompli par Apollo 18 et Soyouz 19 le 17 juillet 75   (le prétexte pour apaiser les scrupules des électeurs des deux bords réside dans l’ascension de « l’astre noir » du FN; on en a eu les prémices dans les manœuvres du second tour des régionales sur l’air de « passez-moi le sel, je vous passerai la moutarde »  (3) ).

apollo-soyouz

(1) Brève considération sur « l’école de la République »

Incidemment et par un apparent paradoxe, on constate que parallèlement à la volonté toujours plus affirmée de « démocratiser » l’école (on devrait plus objectivement parler de la massification du secondaire) et « d’égaliser les chances de réussite », les écarts se creusent toujours plus entre le niveau des « bons élèves » et celui des « élèves en difficulté », sur le modèle des écarts de revenus entre « riches » et « pauvres » ; de la même manière, le pourcentage d’élèves issus des classes modestes et populaires dans les Grandes Ecoles n’a fait que régresser au cours des dernières décennies. D’où le théorème qui peut ainsi se formuler : « Plus le pouvoir décline sur tous les tons et sous toutes ses formes le principe d’égalité, plus son incidence sur le réel décline  ».

(2) Rapides aperçus ethnologiques 

On pourrait épiloguer sur le conservatisme de la grande bourgeoisie en matière de mœurs et de religion: je ne nierai pas la sincérité réelle d’une partie de ses membres, il serait abusif de ne voir que des Tartuffes. Mais je décèle surtout un intérêt à ce conservatisme: maintenir, tant que faire se peut, une homogénéité endogamique. Balzac a bien mis en relief dans son œuvre l’essence contractuelle du mariage bourgeois,  acte notarial à visée patrimoniale qui lie les époux et scelle les alliances entre familles (on redoute par-dessus tout la « mésalliance » ). De plus, la couche nuptiale  garantit juridiquement (mais pas toujours biologiquement…) la « production » d’héritiers légitimes. Sous une forme implicite, non officiellement codifiée, on retrouve la mécanique sociale des castes de l’Inde et des cultures claniques.

En outre, le maintien, dans une société de plus en plus déchristianisée, de l’appartenance (mais, comme je l’ai souligné, bien souvent formelle) à la religion des pères conforte la contrainte endogamique (l’entre- soi). C’est là un point commun aux religions en général, contrainte renforcée dans certaines religions (judaïsme, islam, religions totémiques…) par l’opposition entre le « pur » et « l’impur » , le « licite » et « l’illicite », déclinée par le biais des pratiques alimentaires, mais non réduite à ces dernières.

(3) ou pour les amateurs de curiosités linguistiques (il faut bien s’amuser un peu):

Pour réussir, il faut attendre le moment où l’on me demandera quelque service, à moi. Je pourrai dire alors : « Je vous passe la casse, passez-moi le séné… » Balzac, La Cousine Bette.1846.

Le « coup d’Etat démocratique » à la suédoise: le Système gouverne mal mais il se défend bien…

« Face à la montée du parti SD, qualifié d’extrême-droite, en Suède, les sept autres partis, allant du centre droit aux écologistes, ont passé un accord pour se répartir les postes gouvernementaux jusqu’en 2022, quel que soit les résultats des élections…

Les faits sont simples dans leur crudité cynique. Les dernières élections ont vu surgir un parti disons atypique [..]Avec ses 12%, le SD ne pouvait qu’être un parti d’opposition, mais lorsqu’un autre s’est joint à lui pour rejeter le budget, le gouvernement a été mis en minorité, et son budget invalidé : situation classique de « crise gouvernementale ». Dans toute démocratie, cela entraîne la démission du gouvernement, et chez nous ce serait un des cas où la dissolution s’imposerait. C’est si évident que dans un premier temps, le chef du gouvernement suédois, Stefan Löfven, a décidé, et annoncé pour le 22 mars 2015, la tenue de nouvelles élections.Jusqu’ici tout va bien, me direz-vous, le peuple va trancher.

Mais voilà : les sondages se sont mis à dessiner une forte hausse du SD, l’amenant à des niveaux tels que ni l’alliance socialistes-verts, ni le centre-droit, ne puissent espérer gouverner. Craignant de perdre, avec leurs dernières plumes, les places qu’ils occupaient chacun leur tour dans une aimable alternance, ces partis ont décidé de se répartir les postes non plus alternativement mais simultanément, et pour toujours. En tout cas jusqu’en 2022, première date de révision de leur accord. 

Stefan Löfven vient donc de revenir sur sa décision : les élections prévues pour 2015 n’auront pas lieu, et le résultat de celles de 2019 est d’avance neutralisé puisque l’entente des sortants, ou plutôt de ceux qui ne veulent pas sortir, est organisée jusqu’en 2022. La Suède aura donc la « chance » d’être la première démocratie du monde à connaître la composition de son gouvernement avant les élections, et à savoir qu’il restera en place indépendamment de leur résultat. C’est sûr que ça renouvelle le concept de démocratie, tellement même qu’il faudrait trouver un nouveau nom.

Source http://www.contrepoints.org/2015/01/27/195862-coup-detat-en-suede

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