Trois piliers sociologiques du Système-1-Les « Séniors »

Les « Séniors » , rentiers des « Trente Glorieuses » ?

Une « niche économique  » douillette

A l’évidence, les retraités ne forment une pas une catégorie sociale et économique homogène; je distinguerai les « Séniors » , plutôt citadins et jouissant globalement d’une bonne santé financière et physique (ils n’ont pas exercé les métiers qui usent l’organisme prématurément), des « personnes âgées » aux revenus modestes ou en situation de précarité, qui vivent en majorité dans les zones périphériques et rurales assignées aux classes populaires par la « Mère-Modernité » , équivalent pour l’homo sapiens du XXIème siècle de la « Mère-Nature »  : à chaque « espèce » son « habitat social » ou  « sa niche économique » (cf. les travaux du géographe Christophe Guilluy) .

Les « Boobos »

Le sociologue Serge Guérin a été amené à forger le néologisme « Boomers Bohêmes« , contracté en « Boobos » , pour désigner les jeunes retraités issus du « baby-boom » de l’après-guerre qui se démarquent par leurs codes spécifiques des générations d’avant -guerre nées à partir de la fin des années 20  , de la même manière que les trentenaires et  quadras « Bobos » se sont affranchis des codes de la bourgeoisie BCBG

« Le jeunisme » pour les « Séniors »: une juteuse opération de marketing.

Les « Séniors » ainsi définis constituent un « segment de marché porteur«  ciblé par les experts en marketing qui ont inventé la religion du « jeunisme » et dégradé le mythe de la « Fontaine de Jouvence«  qui parcourt l’imaginaire de l’antiquité à la Renaissance, et prend la forme à l’époque médiévale d’une allégorie de l’amour courtois, en un dérisoire hédonisme consumériste pour « jeunes- vieux ».

l'escarpolette seniors

L’escarpolette, version résidence pour séniors (arthrose, sciatique…envolées), une parodie qui se prend au sérieux

Fragonard l'escarpolette

L’escarpolette, version délicieusement érotique de Fragonard (1767)…Entre la fine élégance aristocratique du XVIIIème et l’épaisse vulgarité bourgeoise du XXIème, mon cœur ne balance pas

Lot de consolation pour les retraités des classes populaires: à défaut d’être une cible pour le marketing, ils sont une cible électorale de choix.

Les retraités des classes populaires n’intéressent, eux, que les services sociaux, les commerçants de proximité et les élus en mal de réélection, clientélisme oblige, qui flattent les joues des mamies et le bras des papys dans les maisons de retraite comme les présidents flattent le cul des vaches au salon de l’agriculture pour séduire la gente rurale.

Y’a pas à dire, le Progrès c’est quelque chose!

Les « Trente Glorieuses » : plus de 5% de taux de croissance annuel en moyenne, un chômage à moins de 2%, une belle histoire à raconter aux petits enfants, au coin du feu pendant les veillées d’hiver.

La forte croissance qui a caractérisé l’économie capitaliste (en son stade du compromis « fordiste »), durant ces « Trente Glorieuses » (1947-1973) qui ont vu la France entrer dans la « grande société de consommation«  , a procuré en même temps que le plein emploi une élévation constante du niveau de vie qui va favoriser une expansion sans précédent des classes moyennes. Les ouvriers en bénéficient eux-aussi compte tenu des rapports de force: un PCF encore à plus de 20% aux élections à la fin des années 70, un syndicat CGT à fort pouvoir de mobilisation, une conscience de classe aguerrie par une longue tradition de luttes; le patronat, qui n’a pas encore rompu avec un capitalisme de type national, ne dispose pas des leviers d’intimidation qu’il acquerra avec l’entrée dans une économie globalisée (multinationales, délocalisations,  montée d’un chômage structurel). Dans ce contexte, l’accession à la propriété a été largement facilitée comme en témoigne la ceinture pavillonnaire d’Ile-de-France (1). 

Durant les « Trente Glorieuses », la propriété c’est l’envol (2).

Les catégories supérieures et intermédiaires des classes moyennes qui constituent aujourd’hui le groupe sociologique des « Séniors » ont particulièrement bénéficié de ces conditions extrêmement favorables.  Leurs membres ont ainsi pu accéder à la propriété , d’autant que l’augmentation régulière de leurs revenus diminuait la charge de l’emprunt et que la flambée des prix de l’immobilier n’interviendra qu’au début des années 90. Propriétaires de leur logement, ils ont souvent recueilli de surcroît le fruit d’héritages familiaux, sous forme d’épargne ou de biens immobiliers.

Pour les jeunes couples actuels, la situation s’est complètement inversée: l’écart entre le niveau des prix de l’immobilier et les revenus de ces ménages leur interdit l’accès à la propriété ou les contraint à s’endetter sur des périodes de plus en plus longues (25, 30 ou 35 ans), avec au-dessus de leurs têtes l’épée de Damoclès de la précarité de l’emploi.

Si l’avenir appartient aux « Séniors » , les jeunes peuvent toujours se bricoler un présent…

Si, au regard des jeunes générations, la retraite est un concept de plus en plus hypothétique (recul de l’âge de départ, précarité de l’emploi, bas salaires, déséquilibre croissant du rapport actifs/retraités) et que pour eux, bien souvent, à la possibilité d’épargner s’est substituée la nécessité de s’endetter, elle est pour les « Séniors«  une réalité tangible, stable et assez confortable, du moins tant que l’Etat peut emprunter sur les marchés financiers à des taux très bas, voire négatifs. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de notre société en pleine mutation que les « Séniors » , notamment ces  « Boomers Bohêmes » , soient mieux armés que les 25-45 ans pour se projeter dans l’avenir!

La prière électorale du « Sénior » : « Gardez- nous du changement Seigneur! Eloignez de nous les tentations populistes! Et si vous pouviez repousser en plus la majorité à 60 ans, là ce serait vraiment un beau miracle! »

Ces bénéficiaires des « Trente Glorieuses » , que je n’irai pas jusqu’à qualifier  de « privilégiés » dans la mesure où ils ont participé par leur travail au décollage français,  souhaitent, parce qu’ils considèrent que c’est leur pur intérêt, que rien ne change: c’est à ce titre qu’ils se comportent comme des « rentiers »  . Si vous leur dites qu’une sortie de la zone euro permettrait de retrouver une possibilité de redressement économique et de redonner espoir aux gens privés d’emploi, et à la jeunesse en particulier, comme le suggèrent de nombreux économistes (3), vous peuplez illico leurs nuits de cauchemars car ils n’ont d’ouïe que pour hululements des gardiens du Système qui leur prédisent le rabotage de leur économies et de leur train de vie. Ils  soutiennent donc à une écrasante majorité (une minorité est douée d’un altruisme suffisant pour aller au-delà du calcul égoïste) les deux grands partis du Système : les retraités de la fonction publique votent généralement pour la gauche socio-démocrate et ceux du privé pour la droite libérale et le centre. Ils confisquent de fait l’avenir aux jeunes, qui de leur côté, se réfugient massivement dans l’abstention.

(1) Petite note sur l’évolution de l’habitat individuel

De l’après-guerre aux années 70: le pavillon de banlieue et des petites villes

Derrière le muret surmonté d’une grille noire, somnole un jardinet, quelques massifs et deux ou trois arbustes; une courte allée de gravier conduit au perron surplombé parfois d’une verrière en demi-ombelle. Le charme discret mais sans monotonie des façades, la meulière d’avant-guerre côtoyant les crépis blancs ou gris des années 50-60; le souci de préserver  l’intimité qui place à l’abri des regards, à l’arrière de la maison, la terrasse ombragée et le jardin mi- ornemental, mi- potager entouré de hauts murs festonnés de lierre ; le calme des rues aux trottoirs jalonnés de tilleuls, de marronniers ou de platanes, sont les vestiges d’une époque révolue .

Des années 80 à nos jours: la maison individuelle dans un lotissement

Au sortir des Trente Glorieuses, on assiste à une irrésistible poussée de métastases périurbaines, un sous-produit d’exportation de l’american way of life: carrefours giratoires, bretelles, zones commerciales et lotissements. Une vue aérienne de lotissement donne pleine conscience de la navrance conceptuelle de cet espace totalement ouvert où s’étale dans les méandres anonymes d’un labyrinthe un habitat standardisé, ode au béton et au parpaing, parfaitement adapté au mimétisme des modes de vie qui exclut l’intime, le privé au profit d’une transparence imposée par le voyeurisme de la promiscuité, ce qu’illustre parfaitement une série américaine comme « Desperate housewives« .

(2) Pardon M. Proudhon pour ce jeu de mots facile…

(3) Pour ne citer que les Français les plus connus et de toutes sensibilités politiques: Florin Aftalion, Alain Cotta, Jacques Généreux, Jean-Luc Gréau, Serge Latouche, Frédéric Lordon, Jacques Sapir. source: site altereconomie Liste des 175 économistes anti-euro

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *