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Attentats de Paris: la gifle du Réel

Attentats: la Peste noire s’est abattue sur Paris

Je pleure toutes ces victimes, ces êtres jeunes avides de vie qui ne sont plus que des corps gisant dans le froid de la mort. Je pleure pour ceux qui souffrent, ceux qui vont mourir, ceux qui seront marqués à jamais dans leur chair et leur âme. Je pleure avec les familles, les proches plongés dans la stupeur, la douleur, le deuil et qui porteront jusqu’à leur dernier souffle la blessure béante de l’absence de ceux qu’ils ont vus naître et grandir, qu’ils ont choyés et aimés. La Peste Noire s’est abattue sur Paris, le noir de l’étendard levé par l’Etat islamique, le noir de la nuit qui se voile de deuil. Une Peste noire qui renvoie au magasin des accessoires la « Peste brune » , horizon indépassable de l’intelligentsia, du pouvoir et des médias, toujours en retard d’une guerre; l’aveu courageux de Lionel Jospin est tombé dans l’oreille des sourds:  » Pendant toutes les années du mitterrandisme nous n’avons jamais été face à une menace fasciste et donc, tout antifascisme n’était que du théâtre. Nous avons été face à un parti, le Front national, qui était un parti d’extrême droite, un parti populiste aussi à sa façon, mais nous n’avons jamais été dans une situation de menace fasciste et même pas face à un parti fasciste » (émission Répliques du 27 octobre 2007)

Je pleure, mais pas avec les crocodiles

Oui, je pleure avec eux, je pleure sur les victimes passées, présentes et à venir de la barbarie, mais je me refuse à pleurer avec les pleutres, les tartuffes et pour le dire franchement les responsables. Cette caste politique et cette caste médiatique et « intellectuelle » , les « artistes » , les « grandes consciences » et autres « autorités morales » qui vont donner sans la moindre pudeur dans la surenchère émotionnelle pour dissimuler leurs fautes, car on ne saurait parler d’erreur quand on a méprisé, étouffé, diabolisé les quelques voix qui ont crié dans le désert pour mettre en garde, alerter quand il était encore temps de ne pas commettre l’irréparable.

Messianisme démocratique et politique du chaos

Aveuglés par le droit de l’hommisme, le messianisme démocratique, ils ont été les acteurs et les complices de cette « ingérence humanitaire » qui a plongé l’Irak, la Libye, la Syrie dans le chaos et immergé leurs peuples dans la souffrance et la barbarie. Il fallait à tout prix abattre la nouvelle bête immonde: Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, Bachar El Assad. En Libye, il s’agissait d’aider les « forces démocratiques » , les « islamistes modérés » : Bernard Lugan, un des rares connaisseurs de l’Afrique, avait levé le lièvre en affirmant que ces groupes n’avaient rien de démocratique, mais il était hors de question de donner la parole à un universitaire de haut vol et homme de terrain, étiqueté « extrême-droite » . Kadhafi avait lui-même prévenu : « Si on déstabilise, on ira à la confusion…Voilà ce qui va arriver. Vous aurez l’immigration, les milliers de gens qui iront envahir l’Europe depuis la Libye…Il y aura un djihad islamique en face de vous , en Méditerranée. » (JDD, 5 mars 2011) . Les politiques ont préféré y voir un chantage de dictateur aux abois plutôt qu’une prophétie. Les esprits conditionnés absorbaient comme des éponges les prêches de BHL, chantre omniscient, omniprésent et omnipotent de la pensée humanitariste. Le même, qui interrogé plus tard par Ruth Elkrief (BFM, 3 juin 2012) sur son « action héroïque » dont il a tiré un documentaire hollywoodien marmoréen, « Le serment de Tobrouk » ( sortie en 2012, sélection officielle lors du festival de Cannes, hors compétition, 2450 entrées) , répondit « Ces islamistes, ces Al Qaïdistes, il y a une part de leur logiciel mental qui est déréglé. Quelle est cette part ? C’est la part qui pensait que l’Occident c’était forcément… l’ami des despotes arabes et l’ennemi des peuples. Là ils ont vu un Occident, des démocraties, un Président Sarkozy, un intellectuel juif, et il y a ce dialogue avec eux, je leur demande, est-ce que vous savez que je suis  juif ? Ils me disent oui, on parle de tout ça. On parle d’Israël, on parle… ils ont vu tout ça non pas faire la courte échelle à Kadhafi , mais venir tendre la main à un peuple en révolte. Et ça croyez-moi, ça change quelque chose dans leur vision du rapport entre les Civilisations. » . Depuis c’est toute l’Afrique subsaharienne qui est déstabilisée, en proie au djihad sanglant et la France a dû engager ses troupes qui ont accompli des prouesses avec peu de moyens, mais un courage et un savoir-faire dignes d’admiration. Le problème demeure. Qu’adviendra-t-il à terme de la Tunisie, de l’Algérie, minées par l’emprise islamique croissante?

Bernard-Henry Lévy, 3 juin 2012, entretien sur BFM

« Nos chers amis »

De quelle complaisance coupable, l’Occident n’a-t-il fait et ne fait-il pas preuve encore à l’endroit de l’Arabie Saoudite et du Qatar, généreux donateurs de la cause islamique (salafistes, wahhabites dans le cas de la  première, Frères musulmans pour le second; chaque « paroisse » ayant ses œuvres), y compris dans nos banlieues, et de la Turquie de M. Erdogan, plaque tournante de l’approvisionnement en armes et en hommes de l’Etat islamique et consorts. Mais il faut convenir à la décharge de nos politiques que ces pays sont particulièrement sourcilleux quant au respect des droits de l’homme! Si on décapite, fouette et lapide en Arabie saoudite, c’est dans le cadre légal d’un Etat siégeant à l’ONU; l’ambassadeur de Riyad auprès des Nations unies, Faisal Trad, préside  même depuis peu la commission consultative au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, on ne pouvait rêver plus bel adoubement! Si en Turquie les prisons sont remplies de journalistes, c’est pour mieux préserver le droit de la presse…et si son aviation bombarde les Kurdes qui combattent vaillamment (admirables femmes guerrières aux côtés des hommes)  l’Etat islamique, c’est pour mieux éradiquer le Terrorisme! Mme Angela (le prénom lui sied à merveille)  Merkel, consciente des efforts louables accomplis par M. Erdogan, lui a promis de gros crédits et l’accélération des négociations pour l’admission de la Turquie au sein de l’Union Européenne. Le futur impétrant, ému de tant de sollicitude, a sans doute assuré qu’il allait colmater les brèches du barrage de retenue des candidats à l’exode vers l’UE…

Le règne des cyniques

Que font les « grandes consciences » des souffrances de tous ces peuples: irakiens, libyens, syriens, libanais, africains. J’ai souvenir de la réponse d’un cynisme effrayant d’une Madeleine Albright (12 mai 1996) devant laquelle un journaliste de la chaîne CBS évoquait les 500 000 enfants irakiens morts à cause de l’embargo imposé par les Etats-Unis et leurs alliés sous l’égide de l’ONU (1,5 million d’Irakiens dont 500 000 enfants de moins de cinq ans selon l’OMS): « Je pense que c’est un choix très dur, mais le prix [ à payer]- nous pensons que ça vaut la peine » ! A quel moment les peuples européens et américain cesseront-ils dans leur immense majorité de se laisser manipuler, tromper, tétaniser? A quel moment sortiront-ils de l’amnésie et de la léthargie?

Madeleine Albright, document vidéo

Le Nouvel « Age de Fer »

« L’Axe du Mal »

Nos peuples vont continuer de payer un lourd tribut pour ces fautes commises par leurs représentants politiques asservis au projet de « gouvernance » mondialiste d’une oligarchie que rien n’arrêtera dans sa course effrénée à la domination et au profit illimités et dont l’impérialisme américain n’est au bout du compte que le bras armé. Pour ces gouvernants, l’ennemi prioritaire n’est pas le djihadisme au sein duquel on aime créer des catégories fantasmatiques: extrémistes de l’Etat islamique, modérés d’Al Nosra (ex-Al Quaïda) dont notre ministre des affaires étrangères, M. Fabius, affirmait il n’y a guère, avec son habituelle puissance visionnaire, que « sur le terrain ils font du bon boulot » (28 janvier 2013) face à un Bachar El Assad, lequel selon une précédente déclaration du même « ne mériterait pas d’être sur la terre » (17 août 2012) . La France et les Etats-Unis ont fourni soutien logistique et armement aux « rebelles », on connaît la porosité de tous ces groupes et l’on n’ose même plus parler de l’ASL (Armée syrienne libre) qui n’a jamais pesé très lourd et dont la plupart des membres ont rejoint les rangs des groupes djihadistes avec armes et bagages. L’ennemi désigné c’est l’Iran et le Hezbollah chiites qui représentent, comme chaque tête bien faite le sait, une « grande menace pour Israël, mais aussi pour la paix du monde entier » , cela ne peut être que vrai puisque c’est M. Netanyahu qui le clamait une fois de plus (et cela depuis vingt ans, belle preuve de constance) devant le Congrès américain (3 mars 2015). Le 30 mai 2015, il remettait le couvert lors de la conférence de presse qui suivit sa rencontre avec le ministre allemand des Affaires étrangères, M. Steinmeier : « Aujourd’hui, l’Iran parraine le terrorisme à travers le monde, au Moyen-Orient et au-delà: en Asie, en Afrique, en Europe, en Amérique. L’Iran constitue une vaste infrastructure de la terreur. » . C’est aussi « l’infâme » Vladimir Poutine qui ne rêve que de recouvrer l’empire soviétique et qui par son nationalisme et son conservatisme « archaïques » doublés d’une complaisance pour « l’obscurantisme religieux orthodoxe » refuse tout « progrès sociétal » et trouve de ce fait des alliés naturels parmi les mollahs, au sein de « l’Axe du Mal » , cette nouvelle hydre dont les têtes repoussent aussitôt qu’on les coupe!

Quid de la « Mondialisation heureuse » ?

Alors, oui je pleure, parce que je suis français et que la France est meurtrie. Oui je pleure parce que ces jeunes gens ne riront plus comme on rit à la vie à leur âge et que j’ai peur pour tous les autres pour lesquels « la Mondialisation heureuse » prophétisée par M.  Alain Minc en 1997 (nous vivons au temps béni des nouveaux prophètes, brillants esprits comme M. Jacques Attali) ressemblera de plus en plus à un « Age de Fer » (le dernier d’un cycle qui a vu se succéder l’Age d’Or, l’Age d’Argent et l’Age d’Airain selon les descriptions d’  Hésiode et d’ Ovide)…

Beyrouth-sur-Seine ?

Mais je ne peux contenir ma colère contre tous ceux qui ont patiemment conduit la France sur la voie d’un nouveau Liban, ce pays du Cèdre cher au cœur de la France depuis Saint-Louis, où les Chrétiens survivent parce que leurs villages et leurs églises s’accrochent aux montagnes et qu’ils savent faire face à l’ennemi les armes à la main, hommes et femmes bravement. Je parle des Chrétiens du Liban parce que leur sort a toujours été précaire, comme celui de leurs coreligionnaires d’Egypte, d’Irak , de Syrie et de Turquie, comme celui d’autres minorités religieuses (Yézidis notamment) : la dhimmitude n’a jamais été un long fleuve tranquille malgré le mythe si prisé de nos « élites » d’un « âge d’or » de l’Espagne sous domination musulmane

Je pense aux musulmans de bonne volonté chiites, sunnites et d’autres obédiences, victimes eux-aussi de cet islamisme de conquête qui ne rêve que de califat et de charia pour le monde entier. Ce que les athées et les indifférents religieux de nos contrées déchristianisées ne parviennent pas à comprendre, c’est qu’aux yeux de ces hordes fanatisées de plus en plus nombreuses, ils demeurent des « roumis » , des « romains » (appellation donnée aux Byzantins de l’Empire d’Orient), des « Croisés » (les « Francs » ) , mécréants et infidèles. Ajoutons que si « les gens du Livre » (Chrétiens et Juifs principalement) ont le « choix » entre conversion ou dhimmitude (ce qui n’exclut pas massacre, esclavage ou pillage), les athées et les animistes ont eux le « choix » entre la conversion ou la mort.

Trêve de paroles, les Français attendent des actes

L’insupportable théâtre de la compassion

« Nuit de terreur » , « la France sous le choc » , « Horreur et émotion dans le monde (quel monde?) »; moulinets d’épithètes compassionnelles et d’indignations stéréotypées comme à l’accoutumée « nous condamnons avec la plus grande fermeté ces crimes affreux, odieux, lâches, abjects... » . Nous aurons droit inévitablement aux ballets des « people«  larmoyant des  « plus jamais ça! » et des éminences religieuses de tous bords proclamant avec componction leurs messages « d’amour, de paix et de tolérance » à la face du monde; on allumera des centaines de bougies et on déposera force couronnes et gerbes selon un cérémonial bien rodé: rendez-vous sera pris pour le prochain attentat, c’est tout juste si on ne poussera pas le grotesque jusqu’à afficher « Je suis Bataclan » sur des pancartes et des produits dérivés (1) La B.A. accomplie, chacun retrouvera les délices de l’individualisme jouisseur et consumériste…

Vraies résolutions ou vœux pieux ?

Un président Hollande sous le choc, la voix tremblotante, s’adresse immédiatement aux Français; on perçoit nettement le désarroi, la panique même. Pour une fois, il parle vrai, un abîme s’est ouvert devant ses pieds, les conseillers en com’ ont été pris de court, ils se reprendront plus tard…Viendront alors les « paroles fortes » : « Nous allons mener le combat. Il sera impitoyable » . L’ancien président Sarkozy, le tombeur de Kadhafi, ne sera pas en reste: « La guerre que nous devons livrer doit être totale…Notre politique extérieure doit intégrer le fait que nous sommes en guerre. Notre politique de sécurité intérieure aussi. » . Viendront ensuite les « analyses » des journalistes, des « experts » ; on parlera le plus possible de « Terrorisme » dans l’absolu, de « kamikazes » (le terme fait injure aux héroïques pilotes japonais, lesquels jetaient leurs avions sur les bâtiments de guerre américains, pas sur des foules de civils), voire de « déséquilibrés » en évitant de nommer l’ennemi par crainte des « amalgames » ; on « fera la guerre au Terrorisme » , point-barre…On réquisitionnera l’armée pour rassurer la population, état d’urgence oblige; cette même armée qui pourrait tenir dans le stade de France à force de coupes budgétaires successives, de dissolution de régiments, tous gouvernements confondus; cette armée traditionnellement mal aimée de la gauche « pacifiste » , cette armée que  la droite libérale remplacerait volontiers en partie par des « prestataires de service » , modèle « Blackwater » [ eau noire] (agence américaine de mercenaires tellement discréditée qu’elle a préféré changer de nom pour celui plus neutre d’Academi ) …

La gifle du Réel !

Nos gouvernants doivent savoir que mener la guerre contre le terrorisme islamique suppose qu’on se préoccupe d’abord de son terreau: combattre le prosélytisme dans les prisons, mais aussi exercer une réelle vigilance vis-à-vis des nombreuses associations culturelles qui sont de fait des associations cultuelles au sein desquelles circulent les prêcheurs des courants les plus fondamentalistesPour éviter à juste titre les amalgames, il conviendrait de séparer le bon grain de l’ivraie et d’agir en conséquence, quitte à peiner nos « chers amis » du Golfe. Il n’est pas question ici de dresser un programme; ce devrait être l’œuvre des politiques si prolixes en paroles mais si timorés en actes. Les semaines qui viennent nous diront si la tragédie qui endeuille le pays provoquera le redressement salutaire ou si nous retomberons dans les ornières du passé. Quoi qu’il en soit,  il est urgent que le peuple se souvienne qu’il est dit « souverain » par les textes fondateurs de la République; je veux bien que ce peuple soit républicain, si c’est son choix, dans ce cas qu’il prenne réellement sa destinée en main au lieu de donner un blanc-seing à des représentants en déposant un bulletin dans l’urne, vaquant ensuite à ses occupations habituelles. Le monde a changé, il devient de plus en plus dangereux; ces terribles  événements, à quinze jours de la grand messe de la COP-21,  nous rappellent que certaines menaces sont d’un ordre plus urgent que la promulgation d’un nouveau dogme en matière de changements climatiques.

(1) Je caricaturais à peine puisqu’on voit déjà fleurir des « Je suis Paris » et un logo « peace and love » avec la tour Eiffel inscrite dans le cercle. On a même vu un petit rassemblement place de la République communiant au pied d’une banderole qui proclamait « Même pas peur » , expression emblématique d’une régression infantile, alors que l’éclatement d’un simple pétard aurait semé une panique immédiate parmi ces bobos autoproclamés nouveaux Bayards: les « citoyens- Titeuf« , phénomène confirmé par le succès sur les réseaux sociaux de « l’œuvre » d’un chanteur allemand du genre « Bisounours« : sont-ce là les ultimes ressources que la « civilisation » européenne compte opposer au déchaînement d’une « virilité » hystérisée par les islamistes? Souvenons-nous des pacifistes de la fin des années trente qui clamaient  » Nous préférons vivre couchés que mourir debout » ou des pacifistes allemands qui face à la menace soviétique lançaient: « Mieux vaut être rouge que mort« . Imaginez-vous un instant les trois cents Spartiates de Léonidas brandissant une banderole « Même pas peur » à la face de la puissante armée de Xerxès… (note ajoutée le 18 novembre)

Où il est question de qualité de la langue

Le registre de langue soutenu érige- t -il un obstacle insurmontable entre le texte et son lecteur?

Un jeune visiteur qui a, pour l’anecdote, de lointains ancêtres hurons (peuple décimé par les Iroquois et les Britanniques pour sa fidèle alliance avec les Français du Marquis de Montcalm) me faisait observer que le registre soutenu de langue qui caractérise selon lui mes textes n’en facilitait pas l’accès.

Cette objection qui mérite qu’on la considère m’amène à formuler en retour quelques réflexions, sans aucun souci de hiérarchie, qui ne se révèleront, j’ose l’espérer, ni absconses, ni abstruses, ni hermétiques, ni pour tout dire obscures.

Le passage à l’écrit (je ne dirai pas « médiation scripturaire » car je ne confonds pas richesse de langue et jargon pseudo-scientifique), par opposition à l’oral, ne s’inscrit pas dans l’instant mais dans la durée qui offre le loisir nécessaire à la réflexion ou à la consultation des dictionnaires: chose que je pratique comme un exercice de patience et d’humilité lorsque je lis Léon Bloy ou J-K Huysmans; le plaisir de lecture qui s’ensuit rétribue largement l’effort concédé.

Un homme politique respecte-  t -il davantage ses électeurs en réduisant sa palette lexicale?

 Jean Veronis (1), professeur de linguistique et d’informatique à l’université de Provence, a analysé les discours des quatre principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007: Nicolas Sarkozy, Jean- Marie Le Pen, Ségolène Royal et François Bayrou. Il ressort de son étude que J-M Le Pen est de loin celui qui possède le lexique le plus étendu par rapport aux trois autres qui ne se dépassent pas d’une encolure. La chose pourrait sembler paradoxale dans la mesure où le premier s’adresse à un électorat très largement populaire. Jean- Marie Le Pen (né en 1928), par ses grands discours, s’inscrit dans le droit fil d’une tradition française de qualité du langage et de l’art oratoire qui va de Jean Jaurès à De Gaulle; François Mitterrand sans être à proprement parler un « tribun » fut le dernier Chef d’Etat représentant de ce modèle d’homme politique fin lettré et pétri de culture classique désormais obsolète (Jean Jaurès rédigea sa thèse universitaire en latin!). L’Antiquité gréco- latine cultiva l’éloquence, genre de « combat » où s’illustrèrent Démosthène, Eschine et Isocrate à AthènesCaton et Cicéron à Rome. La Révolution française abonda en grands orateurs (Mirabeau, Danton , Saint- Just…), la IIIème République également dans son arène parlementaire (Hugo, Gambetta, Jaurès, Clémenceau, Barrès, Albert de Mun…), mais le fleuve devint filet d’eau par la suite, signe des temps.

qualité de langue du discours« Les grands discours parlementaires de la Troisième République » vol.1 de Victor Hugo à Clémenceau-textes présentés par J. Garrigues-Ed. Armand Colin

Philippe Séguin a tenu un instant le flambeau de cette tradition lorsqu’il prononça devant l’Assemblée nationale le 5 mai 1992 un discours de deux heures trente pour s’élever contre le Traité de Maastricht, tournant capital dans le processus de la construction européenne qui allait se poursuivre, selon une logique inéluctable, par le Traité de Lisbonne (2007), (malgré le rejet après referendum le 29 mai 2005 du Traité constitutionnel européen par 54,68% des voix) en attendant l’étape ultime du Traité transatlantique qui dissoudra l’Europe dans un grand ensemble dominé sans partage par l’hyper puissance américaine.

Extrait du discours de Philippe Séguin (1943-2010)

Et quand on procède à une panthéonisation, il est bien téméraire de risquer la comparaison avec le discours d’André Malraux, ministre des affaires culturelles, lors du transfert des cendres de Jean Moulin le 19 décembre 1964 (notons que ce fut l’écrivain devenu ministre qui le prononça et non le général de Gaulle, Chef de l’Etat: un tribun peut lui- même savoir déléguer, encore faut-il avoir sous la main la bonne personne)…

Extraits du discours d’André Malraux- archives I.N.A.

Le peuple ne se sent méprisé que s’il sent d’instinct ou s’il s’aperçoit à la longue qu’on le méprise: que le discours soit « plat » ou porté par « un élan oratoire » n’y change rien. Cependant, il paraît évident que dans les situations à enjeu fort (« moments historiques » ou « crise de société » )le peuple attend de ses dirigeants un discours à la hauteur et certainement pas  le discours « pédagogique » presque monocorde et décourageant d’ennui, celui de la fausse solennité  « combative » abusant de l’anaphore ou celui d’un « tribun d’opérette » , martelant, avec force gesticulations et  coups de menton,  des « formules incantatoires » , vides et usées jusqu’à la corde! 

Il n’y a pas que le monde politique qui témoigne de cette carence; où sont les émules des prédicateurs du Grand siècle qui parlaient au cœur et à l’esprit, les Bossuet, les Massillon, les Bourdaloue, au sein d’une Eglise en état de désertification?

Une civilisation fatiguée d’elle- même

Notre société souffre, parmi de nombreux autres maux, d’un appauvrissement et d’un avachissement de la langue, par conséquent de la pensée qui réclame précision et sens de la nuance: symptôme d’un épuisement civilisationnel général. Comment appréhender le monde dans sa complexité, comment nous penser nous- mêmes à l’échelle individuelle et collective afin d’agir sur lui,  avec un outil linguistique de plus en plus rudimentaire? Acte fondateur que celui de nommer: dans la Genèse (2,19) Dieu « amena à l’homme » « toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel […] pour voir comment celui- ci les appellerait: chacun devant porter le nom que l’homme lui aurait donné » . Comme la communication a pris un tour presqu’exclusivement oral, on s’exprime de manière fragmentaire pour ne pas perdre l’attention volatile de l’interlocuteur et avec un vocabulaire très limité pour ne pas le dérouter, sachant que tout malentendu, contresens ou affirmation péremptoire produisent immédiatement du conflit et que la repartie se réduit fréquemment à l’insulte et aux menaces. Il faut bien reconnaître que ce type de communication, qui inonde massivement les « réseaux sociaux« , est adapté aux sujets, le plus souvent d’une affligeante frivolité et résolument narcissiques. Je citerai pour clore ce point de vue Paul Valéry (« Variété 1 » – 1924):

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

« L’Europe deviendra- t- elle ce qu’elle est en réalité, c’est- à- dire un petit cap du continent asiatique? »

Saurons- nous réagir?

Le plaisir esthétique de la langue

De fait, même si l’on a reçu un certain vernis culturel scolaire en une ou plusieurs couches, on perd plus ou moins par la suite la faculté d’utiliser les ressources inépuisables de la langue. Cela vaut également pour moi puisque je ne vis pas sur ‘l’Olympe« : je m’efforce donc de retrouver la mémoire des mots et leurs saveurs particulières parfois rares et délicieusement désuètes, ce qui s’apparente aussi à une forme de jeu avec le lecteur. Les ouvrages intéressants sur le sujet ne manquent pas mais je place en haute estime, mêlée d’affection pour leurs auteurs, celui de Rémy de Gourmont « Esthétique de la langue française » (Editions Ivréa) et celui de la grande helléniste Jacqueline de Romilly -spécialiste de Thucydide-« Dans le jardin des mots » (Le Livre de Poche).

De l’usage des références

J’aime à multiplier les références littéraires, historiques, artistiques… non par souci d’un vain et illusoire « effet d’érudition » mais pour nourrir la réflexion, lui offrir des appuis, susciter la curiosité …Je passe des heures à vérifier, à compléter mes propres connaissances, à chercher la précision, à m’efforcer d’atteindre, sans toujours réussir, le juste milieu, entre la tentation « du trop » et le risque du « pas assez », afin de donner l’envie d’en savoir plus, de suivre des pistes nouvelles.

Où il est question du temps

Ecrire constitue dans ces conditions une activité « chronophage » (petit clin d’œil) mais au final gratifiante. Je souhaite à la lectrice et au lecteur de « bonne volonté«  une activité de réception bien moins « dévoreuse de temps« , aussi plaisante que profitable. Je n’aurai ainsi pas perdu mon temps ni,  je l’espère, le vôtre.

(1) Entretien avec Jean Verneris publié sur le site de « La Dépêche » en date du 07/03/2007; cliquez sur le lien ci- dessous pour y accéder:

http://www.ladepeche.fr/article/2007/03/07/382684-les-candidats-dans-le-texte.html

Le Progrès dans l’Histoire: des années soixante à la post- modernité

le Progrès dans l’Histoire: de Karl Marx à Warren Buffett, l’avenir est toujours aussi radieux!

J’ai passé une grande partie de ma jeunesse à Villejuif,  commune de la « ceinture rouge » du sud parisien (NDLR: « les places fortes du PCF »),  à l’époque où Georges Marchais parlait aux « travailleuses et travailleurs« , où sa gouaille d’ancien « métallo » parisien bousculait gaillardement l’établissement médiatique (le « moment culte » face à Jean-Pierre Elkabbach) et les énarques (parfois la syntaxe aussi, mais ça faisait partie du charme) à la grande joie du « populo« , bref à une époque où l’on brandissait fièrement la « lutte des classes » le poing tendu; c’était avant que les « riches » ne la gagnent (1)et que la « gauche » ne tourne définitivement la page des luttes sociales pour se consacrer au « progrès sociétal« …

     Mais revenons à Villejuif, ancienne villa gallo-romaine (villa judea parce que, dit- on, des vétérans des légions de Judée s’y étaient établis); le chroniqueur du XVIIème siècle Henri Sauval rapporte que le 4 mai 1492 se déroula entre Villejuif et Paris une terrible et sanglante bataille mettant aux prises plus de 400 corbeaux  qui préluda  à des chutes de pluie torrentielles le 6 mai. Dans les années soixante, le cœur de ville tenait encore du gros bourg: des portes cochères ouvraient sur des cours pavées entourées de bâtiments de ferme (il subsistait encore quelques maraîchers, de ceux qui, à l’époque de Zola, alimentaient « le ventre de Paris« ); la belle église du XIIIème siècle Saint-Cyr-Sainte-Julitte, qui fut occupée par les communards en 1870, dominait de son haut clocher carré la mairie qui prenait sa revanche en baptisant les voies et édifices: avenues de Stalingrad, Paul Vaillant- Couturier, Jean Jaurès…, les rues Rosa Luxembourg, Karl Liebnecht, Youri Gagarine, le stade Karl Marx, théâtre Romain Rolland…bref, tout ce qui fait hurler au « sectarisme »  quand un maire de « droite » commence à « débaptiser »!

le Progrès dans l’Histoire (suite): des « Hussards noirs » au pédagogisme triomphant!

     En ce temps- là, je fréquentais le collège de garçons « Guy Môquet » (cela peut surprendre, mais en ces « époques archaïques » la mixité n’était pas à l’ordre du jour, même dans les municipalités « progressistes« ). Là, de bons maîtres, tous anciens instituteurs formés à l’Ecole Normale, héritiers des « hussards noirs » de la République de Monsieur Ferry (certains s’appliquant encore à porter une blouse grise maculée de poudre de craie mais il faut dire à leur décharge que certains prêtres ne dédaignaient pas non plus la soutane), tous naturellement fervents des « Lumières émancipatrices ennemies de la superstition » nous transmettaient un savoir substantiel consolidé à coups de batteries d’exercices du « Bled » (NDLR: un classique inusable de l’apprentissage orthographique et grammatical), de devoirs copieux, de récitation par cœur des leçons, d’études du soir vraiment studieuses et même de compositions trimestrielles! L' »horreur pédagogique« , quoi! s’écriraient les docteurs ès « sciences de l’éducation » d’aujourd’hui, quasiment de « l’obscurantisme scolastique et jésuitique« . Et la discipline, direz- vous? Je n’ai connu l’existence du Surveillant général, le « surgé », et des surveillants, les « pions », qu’au lycée; au collège, ni « règlement intérieur« , ni « charte citoyenne« , ni CPE, ni « assistants d’éducation« : des professeurs qui, à tour de rôle, surveillaient les « récrés« ,  le sifflet autour du cou. Le plus souvent un roulement strident suffisait pour calmer un début de bagarre; si les choses prenaient un tour plus vilain, les protagonistes étaient séparés manu militari et se retrouvaient devant la porte du bureau du Directeur, déjà pâles avant qu’elle ne s’ouvre. Il faut dire que le brave homme était un béarnais à l’accent rocailleux, l’apparence rappelant celle de Lino Ventura dans « les tontons flingueurs » avec le même sens délicat de la négociation; ce n’était pourtant que dans les cas jugés les plus sérieux que l’ex- rebelle ressortait du huis- clos la tête basse et la main droite sur la joue encore chaude. C’était un homme juste, si l’élève rapportait les faits à la maison, il n’avait nulle crainte d’une « descente » de parent hystérique, car le garçon avait droit à une réprimande du père dans ses bons jours, à une « tournée supplémentaire » dans ses mauvais. Nul ne plaisantait avec le respect dû aux enseignants et à leur fonction; la morale était la même à l’école comme à la maison. Les familles, dans leur quasi totalité, appartenaient aux classes sociales populaires (ouvriers, petits employés) et à la petite classe moyenne, certaines étaient issues de l’immigration espagnole et portugaise mais intégrées dans les mêmes classes sociales (ouvriers, mais aussi petits entrepreneurs du bâtiment ou petits commerçants). Il est vrai que la France baignait encore dans l’euphorie les « trente glorieuses« , le chômage était très faible et chacun savait, qu’en « se retroussant les manches« , on pouvait arriver à vivre dignement une fois un métier appris ou un diplôme en poche. Autres temps, autres mœurs.

Quand la littérature de jeunesse avait encore l’outrecuidance d’ignorer le « sociétal » et la « lutte contre les stéréotypes de genre et toutes les discriminations »!

     Au fond de la salle de classe, trônait une vieille armoire-bibliothèque pleine de livres  soigneusement couverts de papier bleu  ou de papier kraft, portant au dos une étiquette avec le nom de l’auteur et le titre. On y trouvait tous les classiques: Oliver Twist, Salammbô, les Misérables, Notre-Dame de Paris et les Travailleurs de la mer, Les Trois mousquetaires et le Comte de Monte-Cristo, Robinson Crusoé, les voyages de Gulliver, le capitaine Fracasse et le Roman de la momie, les Lettres de mon moulin et les Contes du lundi, Moby Dick, le Dernier des Mohicans, l’Appel de la forêt, la Guerre du feu, l’Iliade et l’Odyssée, Capitaines courageux et les deux Livres de la Jungle, Pêcheur d’Islande, la Maison dans la dune, le Grand Meaulnes, de Goupil à Margot, Vol de nuit et Courrier sud, les aventures de Tom Sawyer, Ivanhoé et Quentin Durward, vingt-mille lieues sous les mers, l’île au trésor, les Histoires extraordinaires, quelques enquêtes de Sherlock Holmes , le Mystère de la chambre jaune et le Parfum de la dame en noir, la série des contes et légendes des éditions Fernand Nathan…et tant d’autres! J’étais envahi par le bonheur de lire, le début d’une longue histoire qui dure toujours.

Le Progrès dans l’Histoire (suite): dans l’attente du  « grand bond en avant » des Réformes du collège

     Ces bons maîtres, donc, présentaient leurs « bandes de lascars » (dont certains arboraient la « banane » gominée du rocker et paradaient à l’extérieur à côté de leur « mob« , en blue- jean et blouson de cuir noir, la chaîne de vélo à portée de main en prévision de « dialogues virils » avec d’autres bandes) aux examens du « certif » et du « brevet » et obtenaient des taux de réussite qui frisaient les « scores » électoraux du Parti dans les « démocraties populaires » ou ceux des Présidents de « républiques bananières » sous protectorat U.S. (pour « faire bonne mesure« ).

Comment pouvait- on survivre au lycée sans « Smartphones » ni « tablettes tactiles », à l’époque de « la Guerre du feu »?

     Je dois à mes maîtres du collèges, et je ne suis pas une exception, d’avoir « décroché mon bac« , après trois années- lycée pendant lesquelles, grisé par la mixité et la liberté nouvelles, j’ai assidûment pratiqué le billard français au fond d’un bistrot de l’avenue d’Italie dans le XIIIème en compagnie d’autres anciens du même collège. Ce bistrot, dont j’ai oublié le nom et qui n’existe peut-être plus, avait une devanture bleue avec de grandes vitres décorées de motifs blancs façon « art- nouveau » et une vieille enseigne peinte où l’on pouvait encore lire « vins, liqueurs & charbon« , et le patron, authentique « bougnat » qui trônait derrière son « zinc« , bourru mais bienveillant nous laissait passer des après- midi, la partie terminée, à refaire le monde autour d’un café, d’un diabolo- menthe ou parfois même d’un demi-pression qu’il nous arrivait de partager tant l’argent de poche était rare (il fallait toujours compter notre « ferraille » avant de commander). On y parlait de filles bien sûr, mais curieusement aussi de Proudhon, Bakounine, Kropotkine, de la « Commune » et d’auteurs dont on se passait les bouquins (Jules Vallès, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Isidore Ducasse- Lautréamont,  Francis Carco, Blaise Cendrars, Pierre Mac Orlan, Albert Camus, Federico Garcia Lorca, D.H. Lawrence, Fiodor Dostoïevski, Nicolas Gogol, Franz Kafka…et à l’occasion un bon « San Antonio » dont on lisait à haute voix les passages les plus truculents mettant en scène le gros « Béru » et son acolyte le freluquet « Pinuche« , fou-rire garanti).

Le Progrès dans l’Histoire (suite): de l’ « uni- espace plein » de la bibliothèque municipale  « de papa » aux « multi- espaces vides » de la moderne médiathèque

     Parallèlement, j’étais un habitué de la bibliothèque municipale: façade presque anonyme parmi les autres, allées étroites bordées de rayonnages surchargés, odeurs de papier jauni et de fine poussière. Tout le contraire de ces pharaoniques « médiathèques »  dont chaque ville, moyenne ou petite, doit se doter sous peine de déchoir de la modernité: structures de verre et d’acier miroitant au soleil; tout y est clair, blanc et aseptisé, « ergonomique » et  « connecté« . On y voit, comme dans les vieux décors de science- fiction,  des individus errer, le regard perdu, s’asseoir, pianoter sur un clavier, repartir plus loin, passer distraitement de « l’espace info- presse » à « l’espace audio- vidéo » pour se coiffer d’un casque et s’isoler un peu plus. Derrière des « consoles » les « membres de l’équipage du vaisseau » semblent s’ennuyer à mourir devant leurs ordinateurs, un sourire vague flottant sur les lèvres. Il ne manque que les combinaisons unisexes, les petits robots multi- tâches et les annonces répétées à cadence régulière par les voix de synthèse!

« Enfin Malherbe vint… » (Boileau-Art poétique); pour moi, ce fut Borges, lui l’aveugle mais le vrai « voyant »

     A la bibliothèque municipale, le choix était vaste, quelque peu « orienté« : plusieurs rayons étaient dévolus aux œuvres complètes de Marx , Lénine, Jean Jaurès et Jules Michelet  dans leur habillage austère de toile marron, bleu foncé ou vert bouteille, mais il y avait de quoi satisfaire mon avidité de lecture: je n’ai d’ailleurs pas boudé les deux derniers, il y a de très belles pages où passe un souffle lyrique ou épique quand il s’agit de l’amour de la France, de sa terre et de son peuple. J’ai quelque peu pratiqué les « classiques » français bien sûr; en fait, je les goûterais vraiment plus tard, à partir de mes années universitaires et au-delà; il en ira de même pour les « classiques » anglais. Rapidement à l’époque, je jetai mon dévolu sur la littérature étrangère; c’était simple, lorsqu’un auteur m’accrochait, je lisais tout: Nikos Kazantzakis le grec, Panaït Istrati le roumain, et soudain la révélation de la littérature hispano- américaine, un vrai choc (2). Miguel Angel Asturias tout d’abord, puis les autres comme un fleuve toujours grossissant de ses affluents, véritable Orénoque qui m’emportait: Alejo Carpentier, Carlos Fuentes,Mariano Azuela, Juan Rulfo, Romulo Gallegos, Nicolas Guillen, Augusto Roa- Bastos, Jose- Maria ArguedasJorge-Luis Borges, aveugle comme Homère, parcourant le labyrinthe de la bibliothèque nationale de Buenos Aires comme avant lui Paul Groussac, lui-aussi atteint de cécité.

progrès dans l'histoire

     Borges qui me fascina d’emblée pour ne plus me quitter. Borges, le « passeur » qui conduit le lecteur sur « l’autre rive« ; sa « barque » est faite de contes, de poèmes, de préfaces pour d’autres livres et d’ essais: bien des années après, celui sur les « littératures médiévales germaniques », par exemple, me transporta du sud lointain vers le nord, de la vieille Angleterre saxonne (Bède le Vénérable, Cynewulf, Caedmon et l’Anonyme de l’extraordinaire Vision de la Croix) à la Scandinavie des poésies scaldiques, des sagas, de l’Edda de Snorri Sturluson et de la Geste des Danois de Saxo grammaticus (3).

(1)Déclaration de Warren E. Buffett, l’une des plus grosses fortunes mondiales-The New York Times, 26/11/2006: There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning.”

(2)Je revois encore les couvertures jaunes de l’ irremplaçable collection « La Croix du Sud » dirigée par Roger Caillois chez Gallimard

(3)Nombre de ces textes ont été publiés dans la collection « l’aube des peuples » chez Gallimard ainsi que dans le volume de la Pléiade « sagas islandaises« . Il faut y ajouter le recueil dans l’excellente collection 10/18  « poèmes héroïques du vieil anglais« , traduction et présentation par André Crépin, hélas épuisé depuis longtemps.