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Le Progrès dans l’Histoire: des années soixante à la post- modernité

le Progrès dans l’Histoire: de Karl Marx à Warren Buffett, l’avenir est toujours aussi radieux!

J’ai passé une grande partie de ma jeunesse à Villejuif,  commune de la « ceinture rouge » du sud parisien (NDLR: « les places fortes du PCF »),  à l’époque où Georges Marchais parlait aux « travailleuses et travailleurs« , où sa gouaille d’ancien « métallo » parisien bousculait gaillardement l’établissement médiatique (le « moment culte » face à Jean-Pierre Elkabbach) et les énarques (parfois la syntaxe aussi, mais ça faisait partie du charme) à la grande joie du « populo« , bref à une époque où l’on brandissait fièrement la « lutte des classes » le poing tendu; c’était avant que les « riches » ne la gagnent (1)et que la « gauche » ne tourne définitivement la page des luttes sociales pour se consacrer au « progrès sociétal« …

     Mais revenons à Villejuif, ancienne villa gallo-romaine (villa judea parce que, dit- on, des vétérans des légions de Judée s’y étaient établis); le chroniqueur du XVIIème siècle Henri Sauval rapporte que le 4 mai 1492 se déroula entre Villejuif et Paris une terrible et sanglante bataille mettant aux prises plus de 400 corbeaux  qui préluda  à des chutes de pluie torrentielles le 6 mai. Dans les années soixante, le cœur de ville tenait encore du gros bourg: des portes cochères ouvraient sur des cours pavées entourées de bâtiments de ferme (il subsistait encore quelques maraîchers, de ceux qui, à l’époque de Zola, alimentaient « le ventre de Paris« ); la belle église du XIIIème siècle Saint-Cyr-Sainte-Julitte, qui fut occupée par les communards en 1870, dominait de son haut clocher carré la mairie qui prenait sa revanche en baptisant les voies et édifices: avenues de Stalingrad, Paul Vaillant- Couturier, Jean Jaurès…, les rues Rosa Luxembourg, Karl Liebnecht, Youri Gagarine, le stade Karl Marx, théâtre Romain Rolland…bref, tout ce qui fait hurler au « sectarisme »  quand un maire de « droite » commence à « débaptiser »!

le Progrès dans l’Histoire (suite): des « Hussards noirs » au pédagogisme triomphant!

     En ce temps- là, je fréquentais le collège de garçons « Guy Môquet » (cela peut surprendre, mais en ces « époques archaïques » la mixité n’était pas à l’ordre du jour, même dans les municipalités « progressistes« ). Là, de bons maîtres, tous anciens instituteurs formés à l’Ecole Normale, héritiers des « hussards noirs » de la République de Monsieur Ferry (certains s’appliquant encore à porter une blouse grise maculée de poudre de craie mais il faut dire à leur décharge que certains prêtres ne dédaignaient pas non plus la soutane), tous naturellement fervents des « Lumières émancipatrices ennemies de la superstition » nous transmettaient un savoir substantiel consolidé à coups de batteries d’exercices du « Bled » (NDLR: un classique inusable de l’apprentissage orthographique et grammatical), de devoirs copieux, de récitation par cœur des leçons, d’études du soir vraiment studieuses et même de compositions trimestrielles! L' »horreur pédagogique« , quoi! s’écriraient les docteurs ès « sciences de l’éducation » d’aujourd’hui, quasiment de « l’obscurantisme scolastique et jésuitique« . Et la discipline, direz- vous? Je n’ai connu l’existence du Surveillant général, le « surgé », et des surveillants, les « pions », qu’au lycée; au collège, ni « règlement intérieur« , ni « charte citoyenne« , ni CPE, ni « assistants d’éducation« : des professeurs qui, à tour de rôle, surveillaient les « récrés« ,  le sifflet autour du cou. Le plus souvent un roulement strident suffisait pour calmer un début de bagarre; si les choses prenaient un tour plus vilain, les protagonistes étaient séparés manu militari et se retrouvaient devant la porte du bureau du Directeur, déjà pâles avant qu’elle ne s’ouvre. Il faut dire que le brave homme était un béarnais à l’accent rocailleux, l’apparence rappelant celle de Lino Ventura dans « les tontons flingueurs » avec le même sens délicat de la négociation; ce n’était pourtant que dans les cas jugés les plus sérieux que l’ex- rebelle ressortait du huis- clos la tête basse et la main droite sur la joue encore chaude. C’était un homme juste, si l’élève rapportait les faits à la maison, il n’avait nulle crainte d’une « descente » de parent hystérique, car le garçon avait droit à une réprimande du père dans ses bons jours, à une « tournée supplémentaire » dans ses mauvais. Nul ne plaisantait avec le respect dû aux enseignants et à leur fonction; la morale était la même à l’école comme à la maison. Les familles, dans leur quasi totalité, appartenaient aux classes sociales populaires (ouvriers, petits employés) et à la petite classe moyenne, certaines étaient issues de l’immigration espagnole et portugaise mais intégrées dans les mêmes classes sociales (ouvriers, mais aussi petits entrepreneurs du bâtiment ou petits commerçants). Il est vrai que la France baignait encore dans l’euphorie les « trente glorieuses« , le chômage était très faible et chacun savait, qu’en « se retroussant les manches« , on pouvait arriver à vivre dignement une fois un métier appris ou un diplôme en poche. Autres temps, autres mœurs.

Quand la littérature de jeunesse avait encore l’outrecuidance d’ignorer le « sociétal » et la « lutte contre les stéréotypes de genre et toutes les discriminations »!

     Au fond de la salle de classe, trônait une vieille armoire-bibliothèque pleine de livres  soigneusement couverts de papier bleu  ou de papier kraft, portant au dos une étiquette avec le nom de l’auteur et le titre. On y trouvait tous les classiques: Oliver Twist, Salammbô, les Misérables, Notre-Dame de Paris et les Travailleurs de la mer, Les Trois mousquetaires et le Comte de Monte-Cristo, Robinson Crusoé, les voyages de Gulliver, le capitaine Fracasse et le Roman de la momie, les Lettres de mon moulin et les Contes du lundi, Moby Dick, le Dernier des Mohicans, l’Appel de la forêt, la Guerre du feu, l’Iliade et l’Odyssée, Capitaines courageux et les deux Livres de la Jungle, Pêcheur d’Islande, la Maison dans la dune, le Grand Meaulnes, de Goupil à Margot, Vol de nuit et Courrier sud, les aventures de Tom Sawyer, Ivanhoé et Quentin Durward, vingt-mille lieues sous les mers, l’île au trésor, les Histoires extraordinaires, quelques enquêtes de Sherlock Holmes , le Mystère de la chambre jaune et le Parfum de la dame en noir, la série des contes et légendes des éditions Fernand Nathan…et tant d’autres! J’étais envahi par le bonheur de lire, le début d’une longue histoire qui dure toujours.

Le Progrès dans l’Histoire (suite): dans l’attente du  « grand bond en avant » des Réformes du collège

     Ces bons maîtres, donc, présentaient leurs « bandes de lascars » (dont certains arboraient la « banane » gominée du rocker et paradaient à l’extérieur à côté de leur « mob« , en blue- jean et blouson de cuir noir, la chaîne de vélo à portée de main en prévision de « dialogues virils » avec d’autres bandes) aux examens du « certif » et du « brevet » et obtenaient des taux de réussite qui frisaient les « scores » électoraux du Parti dans les « démocraties populaires » ou ceux des Présidents de « républiques bananières » sous protectorat U.S. (pour « faire bonne mesure« ).

Comment pouvait- on survivre au lycée sans « Smartphones » ni « tablettes tactiles », à l’époque de « la Guerre du feu »?

     Je dois à mes maîtres du collèges, et je ne suis pas une exception, d’avoir « décroché mon bac« , après trois années- lycée pendant lesquelles, grisé par la mixité et la liberté nouvelles, j’ai assidûment pratiqué le billard français au fond d’un bistrot de l’avenue d’Italie dans le XIIIème en compagnie d’autres anciens du même collège. Ce bistrot, dont j’ai oublié le nom et qui n’existe peut-être plus, avait une devanture bleue avec de grandes vitres décorées de motifs blancs façon « art- nouveau » et une vieille enseigne peinte où l’on pouvait encore lire « vins, liqueurs & charbon« , et le patron, authentique « bougnat » qui trônait derrière son « zinc« , bourru mais bienveillant nous laissait passer des après- midi, la partie terminée, à refaire le monde autour d’un café, d’un diabolo- menthe ou parfois même d’un demi-pression qu’il nous arrivait de partager tant l’argent de poche était rare (il fallait toujours compter notre « ferraille » avant de commander). On y parlait de filles bien sûr, mais curieusement aussi de Proudhon, Bakounine, Kropotkine, de la « Commune » et d’auteurs dont on se passait les bouquins (Jules Vallès, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Isidore Ducasse- Lautréamont,  Francis Carco, Blaise Cendrars, Pierre Mac Orlan, Albert Camus, Federico Garcia Lorca, D.H. Lawrence, Fiodor Dostoïevski, Nicolas Gogol, Franz Kafka…et à l’occasion un bon « San Antonio » dont on lisait à haute voix les passages les plus truculents mettant en scène le gros « Béru » et son acolyte le freluquet « Pinuche« , fou-rire garanti).

Le Progrès dans l’Histoire (suite): de l’ « uni- espace plein » de la bibliothèque municipale  « de papa » aux « multi- espaces vides » de la moderne médiathèque

     Parallèlement, j’étais un habitué de la bibliothèque municipale: façade presque anonyme parmi les autres, allées étroites bordées de rayonnages surchargés, odeurs de papier jauni et de fine poussière. Tout le contraire de ces pharaoniques « médiathèques »  dont chaque ville, moyenne ou petite, doit se doter sous peine de déchoir de la modernité: structures de verre et d’acier miroitant au soleil; tout y est clair, blanc et aseptisé, « ergonomique » et  « connecté« . On y voit, comme dans les vieux décors de science- fiction,  des individus errer, le regard perdu, s’asseoir, pianoter sur un clavier, repartir plus loin, passer distraitement de « l’espace info- presse » à « l’espace audio- vidéo » pour se coiffer d’un casque et s’isoler un peu plus. Derrière des « consoles » les « membres de l’équipage du vaisseau » semblent s’ennuyer à mourir devant leurs ordinateurs, un sourire vague flottant sur les lèvres. Il ne manque que les combinaisons unisexes, les petits robots multi- tâches et les annonces répétées à cadence régulière par les voix de synthèse!

« Enfin Malherbe vint… » (Boileau-Art poétique); pour moi, ce fut Borges, lui l’aveugle mais le vrai « voyant »

     A la bibliothèque municipale, le choix était vaste, quelque peu « orienté« : plusieurs rayons étaient dévolus aux œuvres complètes de Marx , Lénine, Jean Jaurès et Jules Michelet  dans leur habillage austère de toile marron, bleu foncé ou vert bouteille, mais il y avait de quoi satisfaire mon avidité de lecture: je n’ai d’ailleurs pas boudé les deux derniers, il y a de très belles pages où passe un souffle lyrique ou épique quand il s’agit de l’amour de la France, de sa terre et de son peuple. J’ai quelque peu pratiqué les « classiques » français bien sûr; en fait, je les goûterais vraiment plus tard, à partir de mes années universitaires et au-delà; il en ira de même pour les « classiques » anglais. Rapidement à l’époque, je jetai mon dévolu sur la littérature étrangère; c’était simple, lorsqu’un auteur m’accrochait, je lisais tout: Nikos Kazantzakis le grec, Panaït Istrati le roumain, et soudain la révélation de la littérature hispano- américaine, un vrai choc (2). Miguel Angel Asturias tout d’abord, puis les autres comme un fleuve toujours grossissant de ses affluents, véritable Orénoque qui m’emportait: Alejo Carpentier, Carlos Fuentes,Mariano Azuela, Juan Rulfo, Romulo Gallegos, Nicolas Guillen, Augusto Roa- Bastos, Jose- Maria ArguedasJorge-Luis Borges, aveugle comme Homère, parcourant le labyrinthe de la bibliothèque nationale de Buenos Aires comme avant lui Paul Groussac, lui-aussi atteint de cécité.

progrès dans l'histoire

     Borges qui me fascina d’emblée pour ne plus me quitter. Borges, le « passeur » qui conduit le lecteur sur « l’autre rive« ; sa « barque » est faite de contes, de poèmes, de préfaces pour d’autres livres et d’ essais: bien des années après, celui sur les « littératures médiévales germaniques », par exemple, me transporta du sud lointain vers le nord, de la vieille Angleterre saxonne (Bède le Vénérable, Cynewulf, Caedmon et l’Anonyme de l’extraordinaire Vision de la Croix) à la Scandinavie des poésies scaldiques, des sagas, de l’Edda de Snorri Sturluson et de la Geste des Danois de Saxo grammaticus (3).

(1)Déclaration de Warren E. Buffett, l’une des plus grosses fortunes mondiales-The New York Times, 26/11/2006: There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning.”

(2)Je revois encore les couvertures jaunes de l’ irremplaçable collection « La Croix du Sud » dirigée par Roger Caillois chez Gallimard

(3)Nombre de ces textes ont été publiés dans la collection « l’aube des peuples » chez Gallimard ainsi que dans le volume de la Pléiade « sagas islandaises« . Il faut y ajouter le recueil dans l’excellente collection 10/18  « poèmes héroïques du vieil anglais« , traduction et présentation par André Crépin, hélas épuisé depuis longtemps.