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Où il est question de qualité de la langue

Le registre de langue soutenu érige- t -il un obstacle insurmontable entre le texte et son lecteur?

Un jeune visiteur qui a, pour l’anecdote, de lointains ancêtres hurons (peuple décimé par les Iroquois et les Britanniques pour sa fidèle alliance avec les Français du Marquis de Montcalm) me faisait observer que le registre soutenu de langue qui caractérise selon lui mes textes n’en facilitait pas l’accès.

Cette objection qui mérite qu’on la considère m’amène à formuler en retour quelques réflexions, sans aucun souci de hiérarchie, qui ne se révèleront, j’ose l’espérer, ni absconses, ni abstruses, ni hermétiques, ni pour tout dire obscures.

Le passage à l’écrit (je ne dirai pas « médiation scripturaire » car je ne confonds pas richesse de langue et jargon pseudo-scientifique), par opposition à l’oral, ne s’inscrit pas dans l’instant mais dans la durée qui offre le loisir nécessaire à la réflexion ou à la consultation des dictionnaires: chose que je pratique comme un exercice de patience et d’humilité lorsque je lis Léon Bloy ou J-K Huysmans; le plaisir de lecture qui s’ensuit rétribue largement l’effort concédé.

Un homme politique respecte-  t -il davantage ses électeurs en réduisant sa palette lexicale?

 Jean Veronis (1), professeur de linguistique et d’informatique à l’université de Provence, a analysé les discours des quatre principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007: Nicolas Sarkozy, Jean- Marie Le Pen, Ségolène Royal et François Bayrou. Il ressort de son étude que J-M Le Pen est de loin celui qui possède le lexique le plus étendu par rapport aux trois autres qui ne se dépassent pas d’une encolure. La chose pourrait sembler paradoxale dans la mesure où le premier s’adresse à un électorat très largement populaire. Jean- Marie Le Pen (né en 1928), par ses grands discours, s’inscrit dans le droit fil d’une tradition française de qualité du langage et de l’art oratoire qui va de Jean Jaurès à De Gaulle; François Mitterrand sans être à proprement parler un « tribun » fut le dernier Chef d’Etat représentant de ce modèle d’homme politique fin lettré et pétri de culture classique désormais obsolète (Jean Jaurès rédigea sa thèse universitaire en latin!). L’Antiquité gréco- latine cultiva l’éloquence, genre de « combat » où s’illustrèrent Démosthène, Eschine et Isocrate à AthènesCaton et Cicéron à Rome. La Révolution française abonda en grands orateurs (Mirabeau, Danton , Saint- Just…), la IIIème République également dans son arène parlementaire (Hugo, Gambetta, Jaurès, Clémenceau, Barrès, Albert de Mun…), mais le fleuve devint filet d’eau par la suite, signe des temps.

qualité de langue du discours« Les grands discours parlementaires de la Troisième République » vol.1 de Victor Hugo à Clémenceau-textes présentés par J. Garrigues-Ed. Armand Colin

Philippe Séguin a tenu un instant le flambeau de cette tradition lorsqu’il prononça devant l’Assemblée nationale le 5 mai 1992 un discours de deux heures trente pour s’élever contre le Traité de Maastricht, tournant capital dans le processus de la construction européenne qui allait se poursuivre, selon une logique inéluctable, par le Traité de Lisbonne (2007), (malgré le rejet après referendum le 29 mai 2005 du Traité constitutionnel européen par 54,68% des voix) en attendant l’étape ultime du Traité transatlantique qui dissoudra l’Europe dans un grand ensemble dominé sans partage par l’hyper puissance américaine.

Extrait du discours de Philippe Séguin (1943-2010)

Et quand on procède à une panthéonisation, il est bien téméraire de risquer la comparaison avec le discours d’André Malraux, ministre des affaires culturelles, lors du transfert des cendres de Jean Moulin le 19 décembre 1964 (notons que ce fut l’écrivain devenu ministre qui le prononça et non le général de Gaulle, Chef de l’Etat: un tribun peut lui- même savoir déléguer, encore faut-il avoir sous la main la bonne personne)…

Extraits du discours d’André Malraux- archives I.N.A.

Le peuple ne se sent méprisé que s’il sent d’instinct ou s’il s’aperçoit à la longue qu’on le méprise: que le discours soit « plat » ou porté par « un élan oratoire » n’y change rien. Cependant, il paraît évident que dans les situations à enjeu fort (« moments historiques » ou « crise de société » )le peuple attend de ses dirigeants un discours à la hauteur et certainement pas  le discours « pédagogique » presque monocorde et décourageant d’ennui, celui de la fausse solennité  « combative » abusant de l’anaphore ou celui d’un « tribun d’opérette » , martelant, avec force gesticulations et  coups de menton,  des « formules incantatoires » , vides et usées jusqu’à la corde! 

Il n’y a pas que le monde politique qui témoigne de cette carence; où sont les émules des prédicateurs du Grand siècle qui parlaient au cœur et à l’esprit, les Bossuet, les Massillon, les Bourdaloue, au sein d’une Eglise en état de désertification?

Une civilisation fatiguée d’elle- même

Notre société souffre, parmi de nombreux autres maux, d’un appauvrissement et d’un avachissement de la langue, par conséquent de la pensée qui réclame précision et sens de la nuance: symptôme d’un épuisement civilisationnel général. Comment appréhender le monde dans sa complexité, comment nous penser nous- mêmes à l’échelle individuelle et collective afin d’agir sur lui,  avec un outil linguistique de plus en plus rudimentaire? Acte fondateur que celui de nommer: dans la Genèse (2,19) Dieu « amena à l’homme » « toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel […] pour voir comment celui- ci les appellerait: chacun devant porter le nom que l’homme lui aurait donné » . Comme la communication a pris un tour presqu’exclusivement oral, on s’exprime de manière fragmentaire pour ne pas perdre l’attention volatile de l’interlocuteur et avec un vocabulaire très limité pour ne pas le dérouter, sachant que tout malentendu, contresens ou affirmation péremptoire produisent immédiatement du conflit et que la repartie se réduit fréquemment à l’insulte et aux menaces. Il faut bien reconnaître que ce type de communication, qui inonde massivement les « réseaux sociaux« , est adapté aux sujets, le plus souvent d’une affligeante frivolité et résolument narcissiques. Je citerai pour clore ce point de vue Paul Valéry (« Variété 1 » – 1924):

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

« L’Europe deviendra- t- elle ce qu’elle est en réalité, c’est- à- dire un petit cap du continent asiatique? »

Saurons- nous réagir?

Le plaisir esthétique de la langue

De fait, même si l’on a reçu un certain vernis culturel scolaire en une ou plusieurs couches, on perd plus ou moins par la suite la faculté d’utiliser les ressources inépuisables de la langue. Cela vaut également pour moi puisque je ne vis pas sur ‘l’Olympe« : je m’efforce donc de retrouver la mémoire des mots et leurs saveurs particulières parfois rares et délicieusement désuètes, ce qui s’apparente aussi à une forme de jeu avec le lecteur. Les ouvrages intéressants sur le sujet ne manquent pas mais je place en haute estime, mêlée d’affection pour leurs auteurs, celui de Rémy de Gourmont « Esthétique de la langue française » (Editions Ivréa) et celui de la grande helléniste Jacqueline de Romilly -spécialiste de Thucydide-« Dans le jardin des mots » (Le Livre de Poche).

De l’usage des références

J’aime à multiplier les références littéraires, historiques, artistiques… non par souci d’un vain et illusoire « effet d’érudition » mais pour nourrir la réflexion, lui offrir des appuis, susciter la curiosité …Je passe des heures à vérifier, à compléter mes propres connaissances, à chercher la précision, à m’efforcer d’atteindre, sans toujours réussir, le juste milieu, entre la tentation « du trop » et le risque du « pas assez », afin de donner l’envie d’en savoir plus, de suivre des pistes nouvelles.

Où il est question du temps

Ecrire constitue dans ces conditions une activité « chronophage » (petit clin d’œil) mais au final gratifiante. Je souhaite à la lectrice et au lecteur de « bonne volonté«  une activité de réception bien moins « dévoreuse de temps« , aussi plaisante que profitable. Je n’aurai ainsi pas perdu mon temps ni,  je l’espère, le vôtre.

(1) Entretien avec Jean Verneris publié sur le site de « La Dépêche » en date du 07/03/2007; cliquez sur le lien ci- dessous pour y accéder:

http://www.ladepeche.fr/article/2007/03/07/382684-les-candidats-dans-le-texte.html