Archives pour la catégorie Homère,poète de l’exil

HOMERE entre terre et mer, poète de l’exil

HOMERE l'Aède aveugle selon la légende
HOMERE l’Aède aveugle selon la légende- copie romaine d’un original grec (IIème siècle av. J.C.)

HOMERE, poète de la terre – Iliade– et de la mer- Odyssée-,

incarnation parfaite et immortelle de la Grèce qui célèbre par ses côtes profondément échancrées et ses myriades d’îles l’union sacrée des deux éléments. Hiérogamie qui met en scène l’harmonie cosmique des quatre éléments primordiaux, en reliant les profondeurs telluriques et marines à la voûte céleste par l’élan de ses cimes et le jaillissement de ses cratères. En ces lieux, pas un arpent qui ne recèle l’empreinte d’un dieu ou qui ne bruisse des présences d’une foule mythologique. Le Grand PAN est-il vraiment mort ou s’est-il humblement retiré pour prendre demeure dans la mémoire vivante d’un dernier carré de fidèles dispersés, dans l’attente d’une Renaissance (1)?

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Voici ULYSSE quittant l’île de CALYPSO

sur son radeau, affrontant les houles marines:

« Plein de joie, le divin Ulysse  ouvrit ses voiles.

Assis près de la barre, en maître il gouvernait: sans qu’un somme jamais tombât sur ses paupières, son œil fixait les Pléiades et le Bouvier, qui se couche si tard, et l’Ourse, qu’on appelle aussi le Chariot, la seule des étoiles, qui jamais ne se plonge aux bains de l’océan, mais tourne toujours en même place, en guettant Orion; l’avis de Calypso, cette toute divine, était de naviguer sur les routes du large, en gardant toujours l’Ourse à gauche de la main.

Dix-sept jours, il vogua sur les routes du large; le dix-huitième enfin, les monts de Phéacie et leurs bois apparurent: la terre était tout près, bombant son bouclier sur la brume des mers. »

Odyssée- chant V- trad. Victor Bérard

La constellation Grande Ourse ou Grand Chariot
La constellation de la Grande Ourse ou du Grand Chariot

Le désir de la Patrie

Le bonheur de retourner parmi les siens, dans sa patrie, de « regagner ses pénates« , pour y finir ses jours est l’accomplissement de ce désir que l’on éprouve dans l’éloignement prolongé, dans un exil vécu comme tel, qu’il soit le fait

de la fatalité divine: Ulysse poursuivi par la vindicte de Poséidon

Et la Nymphe auguste allait vers son grand cœur d’Ulysse, toute prête à céder au message de Zeus. Quand elle le trouva, il était sur le cap, toujours assis, les yeux toujours baignés de larmes, perdant la douce vie à pleurer le retour. C’est qu’il ne goûtait plus les charmes de la Nymphe! La nuit, il fallait bien qu’il rentrât auprès d’elle, au creux de ses cavernes: il n’aurait pas voulu: c’est elle qui voulait! Mais il passait les jours, assis aux rocs des grèves, promenant ses regards sur la mer inféconde et répandait des larmes. Debout à ses côtés, cette toute divine avait pris la parole: « Je ne veux plus qu’ici, pauvre ami! dans les larmes, tu consumes tes jours. Me voici toute prête à te congédier. »

Odyssée- chant V- trad. Victor Bérard

d’une décision politique:

le poète Ovide relégué à vie à Tomis (l’actuelle Constantza roumaine), sur la Mer Noire, sur ordre de l’Empereur Auguste

Déjà ma tête est semblable au duvet du cygne; la blanche vieillesse répand sa teinte sur ma noire chevelure; déjà arrivent les années chancelantes et l’âge de la faiblesse; déjà mes genoux tremblent, et j’ai peine à me soutenir. C’est maintenant que je devrais mettre un terme à mes travaux, vivre exempt de soucis et d’alarmes, me livrer à ces études qui toujours offrirent tant d’attraits à mon esprit; m’abandonner mollement à mes goûts favoris; mener une vie sédentaire sous mon humble toit au sein de mes vieux pénates et des champs paternels aujourd’hui privés de leur maître; vieillir enfin entre les bras de mon épouse, de ma postérité chérie, tranquille au sein de ma patrie.

Les Tristes, Livre IV, Elégie VIII-Traduction par A. Vernadé- Paris, Panckoucke, 1836

du libre choix: Joachim Du Bellay accompagne un proche parent, le cardinal Jean Du Bellay à Rome où très vite il est déçu, s’ennuie et ne songe qu’à son terroir

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

Les Regrets , Sonnet XXXI

http://wheatoncollege.edu/vive-voix/poemes/heureux-qui-comme-ulysse/

Du Bellay exprime ce qu’Ovide lui-même écrivait à propos d’Ulysse

On ne doute pas de la sagesse du roi d’Ithaque; et cependant il désire revoir la fumée des foyers de sa patrie.

Pontiques, Livre I, lettre III, v. 33-34-traduction par N. Caresme- Paris, Panckoucke, 1836

Le même sentiment, le même désir traverse les siècles et réunit des hommes différents: le Grec, le Romain, le Français d’Anjou. Tous proclament la nécessité vitale de l’enracinement  pour se sentir être pleinement, nécessité rendue plus impérieuse encore par les années qui rapprochent inéluctablement la vie de son terme et ramènent au premier plan l’essentiel dans sa simplicité: les siens, la terre et le toit familiers, en un mot le « foyer », au double sens de ce qui réchauffe le corps et l’âme car le froid c’est la mort.

Charles d’Orléans (1394- 1465), captif des Anglais durant 25 ans, ressent lui aussi cet appel mélancolique

En regardant vers le pays de France,
Un jour m’advint, à Douvres sur la mer,
Qu’il me souvint de la douce plaisance
Que je souloie* au dit pays trouver.
Si commençai de coeur à soupirer,
Combien certes que grand bien me faisait
De voir France que mon cœur aimer doit.

Ballade LXXV (première strophe)

*Que je souloie: que j’avais l’habitude de…

 (1) Paul Arène (1843-1896) fait partie de ces auteurs injustement tombés dans l’oubli. Sa nouvelle « La mort de Pan«  est un de ces petits bijoux qui récompensent l’amateur qui aime à vagabonder par les chemins de traverse de la littérature. Paul Arène évoque les survivances provençales d’un paganisme dionysiaque, habillé de la bure chrétienne, sous l’œil bienveillant et amusé du vieux clergé local, sachant faire la part des choses, mais en butte à la vindicte d’un petit « Torquemada » fraîchement nommé qui  s’est juré d’éradiquer ces pratiques ancestrales si bien accordées à la ferveur populaire.

Utilisez le lien ci- dessous pour lire cette nouvelle

Paul Arène- La mort de Pan

Idées de lectures

  • Jean Cuisenier: Le périple d’Ulysse-Fayard
  • Jean Giono: Naissance de l’Odyssée– Grasset, coll Les cahiers rouges
  • Jean Soler: Le Sourire d’Homère– Editions De Fallois
  • Jacques Lacarrière: L’Eté grec– in Méditerranée, Coll. Bouquins Robert Laffont
  • Henry Miller: Le colosse de Maroussi– Ed. Buchet Chastel