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Jacques Lacarrière Le Mont Athos

 

 l'été grec mont athosJacques Lacarrière (1925-2005)- « L’été grec » – collection « Terre Humaine » Ed. Plon (1975)- (Les indications de pages pour les citations se réfèrent à cette édition). Malheureusement épuisé dans cette belle collection, l’ouvrage est actuellement disponible aux éditions Pocket–  . « Le MONT ATHOS- Trois voyages dans la Montagne Sainte » constitue la première partie de l’œuvre.

Lacarrière fit plusieurs voyages en Grèce de 1947 à 1966. « L’été grec » n’est pas un guide de voyage et il va bien au-delà du récit de voyageur; il apparaît plutôt comme une somme d’expériences aux multiples échos: « …les souvenirs se mêlent en ma mémoire comme en un jeu énigmatique. Pourquoi certains d’entre eux, si anonymes d’apparence, restent-ils avec insistance comme s’ils voulaient souligner un message dont le sens m’échappe encore? » (p.11)

 Le Mont Athos- site UNESCO– offre un choix de belles photos (cliquez sur le lien)

Le Mont Athos: la Montagne Sainte

En exergue cette citation de Nikos Kazantzakis (Lettre du mont Athos): « Nous humanisons Dieu au lieu de déifier l’homme » à l’opposé du monde moderne qui a fait de l’homme son propre dieu.

Découverte du mont Athos depuis la mer, à bord d’un caïque:

« La silhouette d’Athos occupe tout l’horizon et je distingue déjà la masse sombre des forêts, les taches blanches des monastères et les détails de leurs façades: les longs balcons de bois courant d’un mur à l’autre, les minuscules fenêtres, les coupoles charnues. » (p.29)

carte mont athos

Athos est une presqu’île à l’écart des hommes, protégée des tumultes de l’Histoire par ses falaises abruptes, ses hautes roches et ses forêts de conifères, de chênes et de hêtres. D’autres essences méditerranéennes peuplent plateaux et pentes: cyprès, eucalyptus, châtaigniers, oliviers, orangers, jujubiers, mimosas et lauriers- roses. Les vingt monastères incrustés sur les deux versants de la puissante arête montagneuse s’abritent derrière leurs murs épais et leurs lourdes portes de bois qui ferment à la tombée du soir: il fallut se protéger durant des siècles de l’occupant ottoman. C’est l’ultime enclave byzantine dans l’espace et le temps.

Le katholicon– l’église principale- occupe le centre de la grande cour entourée de galeries à arcades, magasins pour les provisions, réfectoire: c’est le point d’où part un dédale de ruelles bordées par les cellules des moines.

Des couleurs, des odeurs, des horloges, des manuscrits et des chats

Sur fond d’azur éclate la symbolique des couleurs vives: rouge des églises (le Sang du Christ), bleu des cellules (le Ciel), ocre des façades (la Terre) que rehausse le blanc éblouissant de la chaux (Lumière, Sainteté).

monastere mont athos
Eglise principale- monastère de la Grande Lavra

Le violent contraste des odeurs répond à celui des couleurs: parfums entêtants des encens (résines de lentisques, de mastiquiers, de benjoin…) et des huiles des veilleuses au pied des icônes (sésame, chènevis, l’huile d’olive plus coûteuse demeurant le privilège de la Vierge et du Christ); odeurs puissantes des fritures de tomates, de courgettes, d’aubergines; puanteur des latrines (cabines rudimentaires séparées par des planches et surplombant la falaise) qui s’insinue jusqu’à l’entrée des églises.

Mais le temps accomplit son œuvre: au détour des venelles on découvre la vétusté (les enduits des murs s’écaillent, les poutres et les balcons de bois s’affaissent ou ploient) et la saleté car les moines trop peu nombreux et souvent vieux, faute de vocations, ne peuvent plus entretenir ces lieux devenus trop vastes.

Ce temps si particulier au mont Athos puisque les monastères ont conservé la mesure byzantine (le coucher du soleil marque 0 h) à l’exception du monastère d’Iviron (0 h au lever du soleil selon un comput chaldéen: donc 12 heures d’écart) et de Vatopédi qui s’aligne sur le reste du monde.

monastère mont athos
Monastère de Vatopédi

Les bibliothèques poussiéreuses regorgent de manuscrits anciens parfois ornés de fines enluminures. Curieusement, ces trésors qui ont traversé les siècles ne soulèvent pas l’enthousiasme de l’auteur qui avoue sa relative indifférence pour ces admirables travaux de copistes prisonniers, selon lui, de la Lettre aux dépens de l’Esprit, (p.43) « Je me pris à rêver d’une religion dont le message serait: oubliez tous les livres! » .

Il demeure les couloirs déserts, royaume des chats. Ces chats si différents de leurs lointains cousins de nos contrées douillettes sont ceux de l’Orient, noirs et souples compagnons de la déesse égyptienne Bastet « habitants des ténèbres et instruits des secrets de la nuit » (p.34), notation aux accents baudelairiens.

Les moines: un portrait- charge dans la lignée de Rabelais et Voltaire

L’usure du temps n’atteint pas seulement les bâtiments, elle imprime sa marque sur le mode de vie et l’esprit religieux: relâchement et décadence. Elle se traduit dans les physionomies: quoi de commun entre le visage creusé par une fièvre ascétique de certains jeunes moines et les faces rubicondes des moines- hôteliers- archontaris–  tout droit sortis d’une kermesse flamande de Brueghel le Jeune? (p.36) « Ce Silène bouffi qui passe son temps à boire du raki en cachette et à marmonner seul dans sa cuisine comme s’il voulait convertir les courges et les tomates. » . Cette critique violente apparaît déjà dans les écrits de Grégoire Palamas, qui vécut à Athos au XIVème siècle: « Ils mangent comme des porcs, boivent comme des tonneaux et quand ils sont ivres, ils prétendent émettre des oracles » (p.81)

Une exception notable cependant, les trois monastères du sud: Simon Pétra, Gregorios et Dionysos (p.70) « Au réfectoire, les repas se font en silence…La nourriture y est plus que frugale: légumes bouillis avec de l’huile, pain, olives, eau ou vin. »

Au XVIIIème siècle l’Athos était un haut- lieu de la théologie orthodoxe mais les moines se complaisent dans une ignorance crasse (p.71) « Cette ignorance militante n’est pas seulement désastreuse pour les trésors et les archives. Elle est surtout ferment d’intolérance et de superstition » … « J’ai rarement eu, quant à la religion, des conversations aussi stupides, aussi primaires qu’à Athos. » . Témoin de cet obscurantisme, toujours selon l’auteur, le culte des reliques, « la vieille terreur des cavernes » : des étagères d’armoires alignent des châsses précieuses qui renferment des débris humains (crânes, os, peau desséchée…) et des bouts d’étoffe (p.92) « Un écoeurement me prit à la vue de ces restes absurdes…Tant que cette adoration béate et stupide n’aura pas été abolie de la conscience humaine…jamais nous ne serons pleinement adultes. »

L’art byzantin: l’Orient aux portes de l’Occident

Jacques Lacarrière oppose l’architecture gothique qui fait entrer les flots de lumière et s’élance vers le Ciel à l’église byzantine qui enferme entre le ciel (la coupole centrale où se déploie la figure du Christ) et la caverne du sanctuaire.

Au monastère de la Grande Lavra, il est impressionné par les fresques des murs du réfectoire (œuvre de Théophane le Crétois, moine- peintre du XVIème siècle et non du XIVème comme l’indique par erreur l’auteur-p.82- qui le confond avec un autre peintre Théophane le Grec): foule de Saints et d’anachorètes représentés de face qui surplombent les moines réunis autour des tables de pierre et dont la présence muette abolit le temps.

L’écrivain avoue n’avoir véritablement compris cet art que bien plus tard à la lecture du « Guide de la peinture » , ouvrage d’un moine- peintre du XVIIIème siècle Denys de Fourna. Cette œuvre montre à quel point il s’agit d’un art codifié: il détaille 136 sujets tirés de l’Ancien Testament et une centaine du Nouveau, il fournit minutieusement toutes les recettes techniques (préparation des apprêts, vernis, couleurs…fabrication des pinceaux destinés à peindre les différentes parties d’une figure). Les Hiérarchies célestes, ordonnées en trois séries (Chérubins, Séraphins, Trônes- Dominations, Vertus et Puissances- Principautés, Archanges et Anges) nous déroutent car elles sont au cœur d’un christianisme oriental. Il en va de même pour ces Légions célestes cuirassées et armées (glaives de feu, jambières ornées à l’antique de figures effrayantes…) commandées par l’ archistratège Saint- Michel entouré d’officiers supérieurs- taxiarques– et subalternes. Ces figures nous rappellent la puissance de Byzance qui se voulait reflet de la Cité céleste: les animaux réels et fabuleux (lions, griffons…), les arbres aux feuilles d’or décoraient la salle du trône de l’Empereur- Basileus– dont on ne s’approchait qu’en se prosternant, usage des Perses et de l’Asie qu’ Alexandre le Grand au plus fort de ses conquêtes et de sa gloire eut du mal à imposer à ses officiers macédoniens car tellement contraire à la mentalité grecque de l’homme qui se soumet librement à une autorité dont il reconnaît la légitimité et la valeur à l’opposé de l’esclave d’un pouvoir divinisé.

On ne peut comprendre l’art byzantin sans avoir à l’esprit la double nature qui le régit: faste glorieux et puissance d’une part, dépouillement total et humiliation devant Dieu des anachorètes du Désert de l’autre. J. Lacarrière y oppose « la mythologie sirupeuse et édulcorée des catholiques avec leurs Saints béats, leurs bergères en mal de vision » (p.69), jugement condescendant dont on lui laissera la responsabilité mais qui cède à la facilité juvénile de l’outrance dans la mesure où il réduit l’art sacré occidental à ce style que décriait à juste titre Léon Bloy sous l’appellation de « bondieuserie sulpicienne » .

Les derniers ermites: le « cœur mystique » du Mont Athos

ermitage mont athos
Ermitages de Karoulia

« Athos eremiten axb01 » par Alexander Buschorn — Originalfotografie Urheber. Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons –

Dans un décor âpre et sauvage de rochers et de rocailles où s’agrippent des figuiers de barbarie et des buissons épineux, à quelques kilomètres de la Grande Lavra, des cabanes d’ermites se nichent dans des anfractuosités difficilement accessibles par des marches taillées dans le roc ou des chaînes fixées à des crampons scellés dans la falaise. Les premiers ermites arrivés au Xème siècle ont retrouvé la voie du Désert des anachorètes d’Egypte et de Syrie des premiers siècles du christianisme. Ces hommes ont abandonné le monde pour se tourner vers Dieu exclusivement; ils vivent dans le silence et la prière, pour le reste, une pièce unique meublée d’une table pour les repas (olives, tomates, quelques fruits en été; fèves et lentilles en hiver; pain noir si dur qu’il doit être trempé d’eau ou d’huile) d’une planche recouverte d’une peau de chèvre pour de courts repos, une lampe à pétrole et une veilleuse au pied de l’iconostase. Tous les ermites travaillent de leurs mains: ils confectionnent des articles de vannerie et des chapelets de coquillages revendus par les monastères qui leur fournissent en échange aliments, huile et pétrole, la circulation monétaire étant proscrite. C’est la vie que mène par exemple Gabriel un ancien marin.

Nous rencontrons enfin un étonnant ermite russe octogénaire,  Nikône, dans son univers: une petite terrasse sur un surplomb, quelques fleurs, un banc rudimentaire à l’ombre d’un figuier, presque un luxe, une cabane semblable aux autres mais où s’alignent sur une étagère des livres en russe et en anglais offerts par des visiteurs ainsi qu’une collection du « National Geographic magazine » (un beau geste de la Direction de la revue qui, touchée par une lettre de l’ermite, lui sert un abonnement gratuit à vie). Nikône possède une vaste culture, il a même conservé une petite lunette pour des observations astronomiques. Contrairement aux moines grecs, il affirme « Je suis pour le dénuement du corps, pas pour celui de l’esprit » . Il est né à Saint- Pétersbourg dans une famille de l’aristocratie (conservant de son éducation un usage parfait de la langue française), il fut même officier de la garde du Tsar avant de faire des études de théologie et d’être ordonné prêtre. Nikône a parcouru l’Asie (Indes, Annam, Chine, Japon), non pour voir du pays mais pour aller à la rencontre des hommes et de leurs sagesses,  avant de se retrouver moine puis ermite au Mont Athos: « il faut attendre que Dieu vous fasse signe » (p.108) dit-il simplement. Dernière image de ce dernier voyage au Mont Athos pour J. Lacarrière: dans l’aube naissante, le Père Nikône, après  l’avoir béni, s’incline profondément, une main sur le cœur.

Aux yeux de l’auteur, qui se déclare athée et ne ménage pas la religion et les religieux, les ermites constituent une énigme et il confesse avec lucidité et une pointe d’ironie à notre endroit (p.103): « En ces quelques hommes isolés dans leur cabane ou dans leur grotte, on peut voir, selon ses options et ses convictions personnelles, les fossiles vivants d’un monde à jamais révolu, d’une Atlantide de la foi dont Athos serait l’ultime et fragile sommet, ou au contraire les détenteurs, les mainteneurs, les « athlètes » d’une sagesse et d’une science de l’homme qu’on s’empresse d’admirer si elles proviennent des Indes ou du Tibet mais qu’on ignore dès qu’elles s’exercent à votre porte. »

Cette fascination pour les anachorètes des déserts d’Egypte et de Syrie avait conduit Jacques Lacarrière à leur consacrer un ouvrage « Les Hommes ivres de Dieu » Ed. Artaud (1961)-disponible actuellement dans la collection Points Sagesse (2008). Il publiera également un roman sur le même fond historique « Marie d’Egypte » Ed. Jean-Claude Lattès (1983), également disponible aux éditions Points (2008)

Pour mieux connaître l’œuvre de cet écrivain passionnant, utilisez le lien ci-dessous

chemins faisant-site de l’association des amis de Jacques Lacarrière

mont athoscollection Bouquins -Ed. Robert Laffont-cet ouvrage réunit « En cheminant avec Hérodote » , « Promenades dans la Grèce antique » , « L’Eté grec » , et un inédit « Le Buveur d’horizon » . A lire sans modération…

HOMERE entre terre et mer, poète de l’exil

HOMERE l'Aède aveugle selon la légende
HOMERE l’Aède aveugle selon la légende- copie romaine d’un original grec (IIème siècle av. J.C.)

HOMERE, poète de la terre – Iliade– et de la mer- Odyssée-,

incarnation parfaite et immortelle de la Grèce qui célèbre par ses côtes profondément échancrées et ses myriades d’îles l’union sacrée des deux éléments. Hiérogamie qui met en scène l’harmonie cosmique des quatre éléments primordiaux, en reliant les profondeurs telluriques et marines à la voûte céleste par l’élan de ses cimes et le jaillissement de ses cratères. En ces lieux, pas un arpent qui ne recèle l’empreinte d’un dieu ou qui ne bruisse des présences d’une foule mythologique. Le Grand PAN est-il vraiment mort ou s’est-il humblement retiré pour prendre demeure dans la mémoire vivante d’un dernier carré de fidèles dispersés, dans l’attente d’une Renaissance (1)?

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Voici ULYSSE quittant l’île de CALYPSO

sur son radeau, affrontant les houles marines:

« Plein de joie, le divin Ulysse  ouvrit ses voiles.

Assis près de la barre, en maître il gouvernait: sans qu’un somme jamais tombât sur ses paupières, son œil fixait les Pléiades et le Bouvier, qui se couche si tard, et l’Ourse, qu’on appelle aussi le Chariot, la seule des étoiles, qui jamais ne se plonge aux bains de l’océan, mais tourne toujours en même place, en guettant Orion; l’avis de Calypso, cette toute divine, était de naviguer sur les routes du large, en gardant toujours l’Ourse à gauche de la main.

Dix-sept jours, il vogua sur les routes du large; le dix-huitième enfin, les monts de Phéacie et leurs bois apparurent: la terre était tout près, bombant son bouclier sur la brume des mers. »

Odyssée- chant V- trad. Victor Bérard

La constellation Grande Ourse ou Grand Chariot
La constellation de la Grande Ourse ou du Grand Chariot

Le désir de la Patrie

Le bonheur de retourner parmi les siens, dans sa patrie, de « regagner ses pénates« , pour y finir ses jours est l’accomplissement de ce désir que l’on éprouve dans l’éloignement prolongé, dans un exil vécu comme tel, qu’il soit le fait

de la fatalité divine: Ulysse poursuivi par la vindicte de Poséidon

Et la Nymphe auguste allait vers son grand cœur d’Ulysse, toute prête à céder au message de Zeus. Quand elle le trouva, il était sur le cap, toujours assis, les yeux toujours baignés de larmes, perdant la douce vie à pleurer le retour. C’est qu’il ne goûtait plus les charmes de la Nymphe! La nuit, il fallait bien qu’il rentrât auprès d’elle, au creux de ses cavernes: il n’aurait pas voulu: c’est elle qui voulait! Mais il passait les jours, assis aux rocs des grèves, promenant ses regards sur la mer inféconde et répandait des larmes. Debout à ses côtés, cette toute divine avait pris la parole: « Je ne veux plus qu’ici, pauvre ami! dans les larmes, tu consumes tes jours. Me voici toute prête à te congédier. »

Odyssée- chant V- trad. Victor Bérard

d’une décision politique:

le poète Ovide relégué à vie à Tomis (l’actuelle Constantza roumaine), sur la Mer Noire, sur ordre de l’Empereur Auguste

Déjà ma tête est semblable au duvet du cygne; la blanche vieillesse répand sa teinte sur ma noire chevelure; déjà arrivent les années chancelantes et l’âge de la faiblesse; déjà mes genoux tremblent, et j’ai peine à me soutenir. C’est maintenant que je devrais mettre un terme à mes travaux, vivre exempt de soucis et d’alarmes, me livrer à ces études qui toujours offrirent tant d’attraits à mon esprit; m’abandonner mollement à mes goûts favoris; mener une vie sédentaire sous mon humble toit au sein de mes vieux pénates et des champs paternels aujourd’hui privés de leur maître; vieillir enfin entre les bras de mon épouse, de ma postérité chérie, tranquille au sein de ma patrie.

Les Tristes, Livre IV, Elégie VIII-Traduction par A. Vernadé- Paris, Panckoucke, 1836

du libre choix: Joachim Du Bellay accompagne un proche parent, le cardinal Jean Du Bellay à Rome où très vite il est déçu, s’ennuie et ne songe qu’à son terroir

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

Les Regrets , Sonnet XXXI

http://wheatoncollege.edu/vive-voix/poemes/heureux-qui-comme-ulysse/

Du Bellay exprime ce qu’Ovide lui-même écrivait à propos d’Ulysse

On ne doute pas de la sagesse du roi d’Ithaque; et cependant il désire revoir la fumée des foyers de sa patrie.

Pontiques, Livre I, lettre III, v. 33-34-traduction par N. Caresme- Paris, Panckoucke, 1836

Le même sentiment, le même désir traverse les siècles et réunit des hommes différents: le Grec, le Romain, le Français d’Anjou. Tous proclament la nécessité vitale de l’enracinement  pour se sentir être pleinement, nécessité rendue plus impérieuse encore par les années qui rapprochent inéluctablement la vie de son terme et ramènent au premier plan l’essentiel dans sa simplicité: les siens, la terre et le toit familiers, en un mot le « foyer », au double sens de ce qui réchauffe le corps et l’âme car le froid c’est la mort.

Charles d’Orléans (1394- 1465), captif des Anglais durant 25 ans, ressent lui aussi cet appel mélancolique

En regardant vers le pays de France,
Un jour m’advint, à Douvres sur la mer,
Qu’il me souvint de la douce plaisance
Que je souloie* au dit pays trouver.
Si commençai de coeur à soupirer,
Combien certes que grand bien me faisait
De voir France que mon cœur aimer doit.

Ballade LXXV (première strophe)

*Que je souloie: que j’avais l’habitude de…

 (1) Paul Arène (1843-1896) fait partie de ces auteurs injustement tombés dans l’oubli. Sa nouvelle « La mort de Pan«  est un de ces petits bijoux qui récompensent l’amateur qui aime à vagabonder par les chemins de traverse de la littérature. Paul Arène évoque les survivances provençales d’un paganisme dionysiaque, habillé de la bure chrétienne, sous l’œil bienveillant et amusé du vieux clergé local, sachant faire la part des choses, mais en butte à la vindicte d’un petit « Torquemada » fraîchement nommé qui  s’est juré d’éradiquer ces pratiques ancestrales si bien accordées à la ferveur populaire.

Utilisez le lien ci- dessous pour lire cette nouvelle

Paul Arène- La mort de Pan

Idées de lectures

  • Jean Cuisenier: Le périple d’Ulysse-Fayard
  • Jean Giono: Naissance de l’Odyssée– Grasset, coll Les cahiers rouges
  • Jean Soler: Le Sourire d’Homère– Editions De Fallois
  • Jacques Lacarrière: L’Eté grec– in Méditerranée, Coll. Bouquins Robert Laffont
  • Henry Miller: Le colosse de Maroussi– Ed. Buchet Chastel