Années 60-70: mon « paradis perdu »- Episode 3

mon paradis perdu

L’âge d’or de la BD franco- belge

On a du mal à imaginer un tel chaudron magique bouillonnant et débordant de talents. Nous ne manquions pas une livraison.

« Pilote » (éditions Dargaud)

René Goscinny, l’homme- orchestre associé à Uderzo (Astérix), Morris (Lucky Luke), Tabary (Iznogoud), Gotlib (Dingo dossiers); un personnage hors du commun avec qui j’ai eu le privilège de partager un déjeuner en compagnie de Tabary, il égrena des anecdotes amusantes, évoqua ses années de vaches maigres à New- York avec pittoresque et il répondit à mes questions innombrables avec affabilité, réussissant à faire fondre ma timidité; la cuisine savoureuse et les vins choisis couronnèrent ce moment inoubliable pour moi. « Pilote » réunissait Greg (Achille Talon « cerveau- choc« , sorte de Joseph Prudhomme(1) enroulant les volutes de son emphase tarabiscotée), Cabu (le Grand Duduche,  ado dégingandé  un peu niais), le tandem Giraud/ Charlier (Fort Navajo et plus tard Blueberry )…

paradis perdu

(1) Joseph Prudhomme, personnage créé par Henry Monnier en 1830. Type même du bourgeois replet, imbu de sa condition, dont les discours sentencieux charrient des métaphores grotesques:  « Le Char de l’Etat navigue sur un volcan« . 

paradis perdu

« Le journal de Tintin » (éditions du Lombard)

 

temple des maîtres de la « ligne claire« : Hergé bien sûr, Edgar P. Jacobs (les so british Blake et Mortimer) et pour un bout de chemin Jacques Martin (Alix, remarquable restitution du monde gallo- romain avec un souci du détail authentique); on ne saurait oublier Dupa et son Cubitus (ah! La vision de Sémaphore, le « maître », accroché au guidon de sa vieille moto pétaradante, son chien Cubitus calé dans le side- car, tous deux casqués et lunettés comme les pionniers de l’aviation).

« le journal de Spirou » (éditions Dupuis)

paradis perdu

dans lequel oeuvraient l’immense Franquin (Gaston Lagaffe hissant la paresse au niveau d’un art de vivre, bricoleur aux inventions génialement catastrophiques; Spirou courant les aventures, dans son invraissemblable uniforme rouge de groom, en compagnie du colérique Fantasio, le Marsupilami), Peyo (Johan et Pirlouit, les Schtroumpfs, Benoît Brisefer)… J’aimais aussi les « mini-récits » parus entre 1959 et 1975( on confectionnait des mini albums de BD, il fallait plier, coudre et couper les pages), les rubriques (« Le coin des petits curieux« ) ou les « Histoires de l’Oncle Paul« .

Une rencontre magique: Hugo Pratt et Corto Maltese

paradis perdu

Ils entrèrent dans ma vie dans les années 70, pour n’en plus sortir, à la manière de Jorge- Luis Borges et d’Herman Melville. J’ai suivi le gentleman- aventurier (comme j’ai suivi le gentleman- cambrioleur Arsène Lupin, autre compagnon cher) sous toutes les latitudes. Je fus également fasciné par la vie de son créateur Hugo Pratt, personnage de roman à la croisée des chemins entre Rimbaud et Henry de Monfreid du côté de l’Abyssinie et de la Corne de l’Afrique, mais aussi de Blaise Cendrars le poète bourlingueur. Ils figurent tous sur le portulan de mon imaginaire littéraire, portés par la « Rose des Vents » et guidés par les constellations qui scintillent dans le ciel nocturne des deux hémisphères.

Le magazine « A suivre »

La maison Casterman, qui éditait les albums d’Hugo Pratt, publia de 78 à 97 une revue unique dans son genre « A suivre« : rencontre de la littérature et des grands récits dessinés (Tardi, Hugo Pratt); on y lisait les articles de François Rivière (par exemple sur Eugène Sue ou Rudyard Kipling), des dossiers ( « les Celtes » avec les écrivains Pier- Jakez Hélias, Jean Markale, Xavier Grall dans le n°1), des entretiens avec des écrivains au sujet de leurs  BD préférées (Pierre- Jean Rémy, Didier Decoin…).

paradis perdusite « bédéthèque », couvertures et sommaires de la revue

Il semble révolu le temps des vrais iconoclastes, reviendra -il avec celui des cerises?

« Hara-Kiri journal bête et méchant »

En 1960, paraît « Hara- Kiri » « journal bête et méchant » qui rassembla une drôle d’équipe autour de Georges Bernier (alias « Professeur Choron« ): Cavanna, l’amoureux de la langue française, Reiser, Gébé , Cabu et Wolinski (tous deux ignoraient leur rendez- vous avec la mort un 7 janvier 2015). Un mensuel apôtre du « mauvais goût« , propre à choquer le « bourgeois » de l’époque qui, soit dit en passant, nous manque cruellement car il ne s’était pas encore métamorphosé en « bobo » libéral-libertaire « festif et connecté » (ô mânes de Philippe Muray et son « homo festivus« ), amateur de frisson transgressif à bon compte dans une société où la transgression est devenue norme académique (heureusement il demeure juste ce qu’il faut d’Eglise, avec nombre de « mitres molles« – jolie trouvaille de Jean Raspail– et de prêtres »en recherche » qui tendent les deux joues d’eux-mêmes et, surtout, le spectre plus grimaçant que jamais du « fââchhhîîsme » « brun, rouge et même vert » désormais – une sorte d' »arc -en-ciel » pas vraiment gai- pour se faire peur entre amis, dans son loft du XIème, entre deux « cocktails- bio » et deux lignes de « coke » un peu moins bio).

paradis perdu

« L’HEBDO Hara-Kiri  » devient « Charlie Hebdo »

En 1969, le mensuel accouchera également d’un « Hara- Kiri hebdo« , corrosif et décapant en diable. La censure d’Etat, toujours perspicace quoi qu’on en dise, s’abattit sur l’hebdo à l’occasion de la parution du numéro 94 du 16/11/1970 dont la couverture aux allures de faire- part titrait « Bal tragique à Colombey- 1 mort » (NDLR: il s’agissait de la mort du général de Gaulle dans sa propriété de Colombey- les- Deux- Eglises le 9 novembre; le 1er novembre un incendie dans une discothèque avait fait 146 victimes et la « Une » des journaux):pareil crime de lèse- majesté surgissant dans l’affliction générale affichée par la classe politique et la sphère audio-visuelle( on aurait bien vu officier le « Chanoine » –Blier des « Barbouzes » , le « cultissime » film de Lautner) ne pouvait demeurer impuni!

paradis perdu

Pour contourner l’interdiction « d’exposition et de vente aux mineurs » qui le condamnait à la disparition, « Hara- Kiri Hebdo » devint « Charlie- Hebdo » qui poursuivit encore un  temps sa carrière iconoclaste avant de se convertir progressivement à l’orthodoxie « bobo », libérale- libertaire et atlantiste, suivant l’exemple des « Grands- Prêtres soixante-huitards« . Le « Professeur Choron« , lui,  n’était pas du genre à jouer les « mal élevés » « à la scène » tout en courtisant discrètement les puissants « à la ville« ; le dessinateur Siné, qui  collabora longtemps à l’hebdo, témoigne (cliquez sur le lien):

Siné parle de Charlie

« Choron » qui a tiré sa révérence en 2005 a dû, d’où il est, observer, hilare, cette évolution en tirant sur son long fume- cigarette et en levant son verre à notre santé, nous les « chanceux » qui vivons dans une société où prospèrent les « rebelles » subventionnés par l’Etat, via les chaînes publiques et la presse, ou grassement rémunérés, sur les chaînes privées, par le « Grand Capital« ,  sans compter la pléthore d’ « humoristes » plébiscités sur les plateaux pour promouvoir leur dernier film ou leur prochain spectacle à des années- lumière de Devos, Desproges, Coluche et des Inconnus

5 réflexions au sujet de « Années 60-70: mon « paradis perdu »- Episode 3 »

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  3. Bonjour,
    Articles très intéressants.
    Avez-vous fait la route de Katmandou ?
    Dans l’affirmative, envoyez-moi un mail svp, je vous expliquerai l’objet de ma question.
    Edwin

    1. Merci pour votre appréciation. La route de Katmandou faisait rêver la jeunesse dans ces années là (je me souviens des émissions de Michel Lancelot), mais je n’ai pas pris la route, je me contentais d’écouter Ravi Shankar chez des amis en contemplant les volutes des bâtonnets d’encens. Ceci dit, ce n’était pas vraiment mon trip

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