Années 60-70: mon « paradis perdu »- Episode 1

 Mon « cinema Paradiso » (1)

Mon premier coin de paradis perdu…En septembre 1962, je faisais mon entrée au collège. Durant ces quatre années, le mercredi après- midi, nous assistions avec ma bande de copains aux séances à prix modique du cinéma de quartier, « Le Capitole« . C’était un édifice de plus de 900 places dont la façade blanche s’ornait d’un col de cygne; sur le modèle des théâtres adopté par les salles de l’époque, il offrait des places « balcon » et des places « orchestre« , une scène surélevée au pied d’un grand écran que cachaient des rideaux cramoisis qui s’ouvraient au moment de la projection en même temps que les néons s’éteignaient progressivement et que le silence s’installait. Un petit film documentaire précédait un ou deux courts- métrages de Laurel et Hardy et quelques dessins animés hilarants: Droopy, Georges et Junior les deux ours abrutis, « l’écureuil fou »,  Bip Bip et Vil Coyotte, Bugs Bunny, Daffy Duck, Elmer, Porky, Charllie le Coq, Sam le Pirate, Speedy Gonzalez, Sylvestre et Titi, Taz, Pépé le putois.

paradis perdu

Le jeune public se montrait souvent turbulent: ce qui amenait le patron de la salle à intervenir pour ramener le calme. Hélas pour lui, la suite vous éclairera, le brave homme avait le physique du Prince Charles: un grand corps et de larges oreilles décollées; lorsqu’il apparaissait sur la scène pour nous haranguer sans interrompre la séance, c’était là une erreur fatale, le faisceau du projecteur envoyait son ombre géante sur l’écran et les deux pavillons  du malheureux faisaient trépigner le public qui vociférait: « Bunny avec nous! Bunny avec nous! », défait il battait en retraite  sous les rires (cruelle jeunesse) jusqu’au mercredi suivant…Les lumières se rallumaient pour l’entracte, l’ouvreuse descendait et remontait les allées tenant sa large panière à sangle garnie de chocolats glacés, d’esquimaux, de sachets de bonbons « La pie qui chante« , entourée d’un essaim de gamins. Puis chacun ayant repris sa place, la salle plongeait de nouveau dans l’obscurité et le projecteur, dans un ronronnement saccadé, balayait l’espace depuis la petite lucarne  de son faisceau bleuâtre où dansaient des myriades de poussières. C’étaient des films déjà plus ou moins anciens: des « Fernandel » (« Ali-Baba et les quarante voleurs« , «  François Ier« ), la série des « Joselito » (« L’enfant à la voix d’or », « Mon ami Joselito« …), de « cape et d’épée » (« Le Bossu », « Le Capitan », « Fanfan la Tulipe », « Les trois Mousquetaires« ), des classiques du western (« Rio Grande » « Rio Bravo », « La charge héroïque », « Davy Crockett et les pirates de la rivière », « La flèche brisée »curieux Indiens avec du fond de teint et parfois les yeux bleus…) et une cohorte de « péplums » (la série des « Maciste » et même un « Maciste contre Zorro« ! « les travaux d’Hercule« , « Hannibal » avec Victor Mature, « Attila fléau de Dieu » avec Anthony Quinn , un « Samson contre Hercule » où apparaît Serge Gainsbourg dans le rôle de Warkalla,  lâche, perfide et cruel conseiller!…).

Mais dès avant mon entrée en 6ème j’allais au cinéma avec mes parents le samedi ou le dimanche, le 7ème art étant une passion familiale; je ne donnerai que quelques exemples, la liste serait fastidieuse: films de guerre (« Les canons de Navarone« ), westerns (« Les sept mercenaires« ), péplums et épopées à grand spectacle (« Spartacus« , « Cléopâtre« , « Lawrence d’Arabie« , « les 55 jours de Pékin« – sublime Ava Gardner!), ressorties de grands classiques (« Autant en emporte le vent« , « Pour qui sonne le glas« ).

Lawrence d’Arabie (1962) de David Lean

J’ai appris avec tristesse que ce « Capitole« , pas plus que son glorieux homonyme romain, n’avait su résister au temps, comme bien d’autres cinémas de quartier, victimes muettes de la modernisation et des changements d’habitudes (concurrence du petit écran et de la vidéo); il fut transformé, conservant sa façade, en un magasin de meubles dont les affaires périclitèrent aussi, règle de cette société de l’éphémère. Pour finir, l’édifice fut rasé pour laisser place à un « programme » immobilier sans rapport avec le « programme » que nous offrait chaque semaine le brave « Bunny« : du rêve, de l’aventure, de l’émotion et du rire. Ainsi va le monde, tout passe et le souvenir aussi quand s’affiche le mot FIN sur l’écran de nos jours… Merci pour tout « Bunny ».

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« François Ier » (1937) de Christian-Jaque -Dans cette scène Fernandel, qui a voyagé dans le temps du XXème au XVIème, explique aux souverains François Ier et Henry VIII d’Angleterre ce qu’est un emprunt d’Etat: moyen de remplir les caisses sans alourdir les impôts en pratiquant le système de Ponzi (nom de son « inventeur » en 1920 et mis en œuvre depuis par de nombreux escrocs de haut- vol: entre autres Stavisky -1934- et Bernard Madoff-de 1960 à 2008!)

(1) film bouleversant de sensibilité et de nostalgie réalisé par Giuseppe Tornatore (1988) avec  Philippe Noiret (l’un des géants du cinéma français et celui qui m’est le plus cher)  et le trop rare Jacques Perrin; musique d’Ennio Morricone.

Cinéma Paradiso (1988)

Quartier Latin, mon autre coin du paradis perdu

Aux « années collège » de banlieue succédèrent les « années lycée » dans le XIIIème arrondissement, entre « Porte d’Italie » et « Tolbiac« , de 66 à 69 (je passai mon bac en juillet 69).

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Et « Mai 68 » direz- vous? je ne ferai pas de récit « d’ancien combattant » je ne connus pas de véritable engagement, sinon une « révolte camusienne » qui demeure; j’étais en 1ère: au lycée régna un « bazar bon- enfant » sans que jamais les professeurs et l’encadrement ne fussent pris à partie, nul ne dérogea jamais aux règles de la politesse bourgeoise et  « savoir- vivre » populaire de l’époque . « Trotskystes » et « anars » d’une part, « membres des Jeunesses communistes du PCF » de l’autre (le « maoïsme« , plus distingué, était l’apanage des étudiants, enfants de la bourgeoisie en révolte provisoire contre le  « Père« ) , ne réunissaient qu’une poignée (j’avais des copains dans tous les camps)  et les « A.G. » étaient expédiées mais tout de même animées. j’assistais, à la fois perplexe et amusé, aux accrochages: les « anars » lançaient à la figure des « bolchos » et des « trotskards » la répression féroce de « Kronstadt » en 1921 par l’Armée rouge de Lénine et Trotsky, « Trotskystes » et « anars » cette fois réunis, rappelaient aux « staliniens du PCF » la volonté des communistes espagnols, aux ordres du Komintern, de liquider le « POUM catalan » et la CNT anarchiste durant la Guerre civile espagnole; choses que j’ai apprises là et non dans les manuels d’histoire qui réduisaient cet atroce conflit à la lutte acharnée des « Républicains » contre les « Fascistes nationalistes franquistes«  et qui m’ont amené à ouvrir les yeux sur les écarts entre mythe (« Républicains » = « démocrates ») colporté par « l’histoire officielle » et réalité. J’ai cependant participé à « l’occupation » des locaux et nous accrochions de grandes banderoles aux grilles « Gabriel Fauré en grève« . Avec une copine (qui marchait pieds-nus, je ne sais pourquoi, peut- être à cause du slogan « Sous les pavés la plage! » ou dans un début d’ « émancipation » féministe par le bas) qui passa au statut de petite- amie (euphorie « révolutionnaire » sans doute)  nous étions plus impliqués dans la « solidarité » avec les ouvriers grévistes des ateliers automobiles « Panhard » (nous quêtions chez les commerçants du quartiers et auprès des passants pour les soutenir) , leurs revendications « petites- bourgeoises » selon les tenants du « Grand Soir » nous paraissaient plus importantes pour « changer la vie quotidienne » du peuple que les envolées  préfabriquées des « gauchistes » qui se rejouaient le « No pasaran » de la Guerre civile espagnole ou l’épopée plus fraîche de « Che Guevara« . poussés par la curiosité nous avons fait quelques incursions aux abords du « Boulmich’ » et du Quartier latin quadrillé par les pelotons de C.R.S. et de Gardes mobiles qui n’avaient pas encore des airs de « Robocop » mais qui savaient se montrer véloces et vigoureux; j’ai respiré le parfum entêtant des gaz lacrymogènes, mais je désapprouvais le « dé- pavement » et les arbres abattus, réflexe instinctivement patrimonial et conservateur, inconsciemment et authentiquement « contre- révolutionnaire« . Le pouvoir reprenant du nerf et les vacances estivales aidant, la page fut assez vite tournée; je n’en compris la portée véritable que bien plus tard, essentiellement grâce à l’œuvre lumineuse de Jean- Claude Michéa qui a introduit en France les travaux de Christopher Lasch et nous a fait redécouvrir George Orwell: l’ancien monde s’était effondré, le nouveau allait virer assez vite au  triomphe du Marché libéral- libertaire avec son cortège sociétal: bref, la « Révolution de mai » avait opéré le « Grand nettoyage de printemps » qu’appelait de ses vœux le « Grand Capital« , seule force véritablement révolutionnaire! Les anciens leaders ont fait carrière, les mêmes qui vilipendaient le « capitalisme exploiteur » et qui criaient « U.S. Go Home » sont devenus les thuriféraires du Libéralisme mondialiste et ont rallié les « néo conservateurs » (eux-mêmes à l’origine trotskystes) yankees: ils encensent les « guerres humanitaires »  menées par « l’Oncle Sam » au nom de la « Démocratie » et des « Droits de l’Homme« … Le « prolétariat » trop « franchouillard » a été taillé en pièces en même temps que les « acquis sociaux » nés de la Libération et des luttes sociales…

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Puis je m’en fus à la Sorbonne pour quelques années; là je devins « parisien« : flâneries au Jardin du Luxembourg, sur les boulevards Saint- Michel et Saint- Germain, par les rues étroites (« des Ecoles« , « Monsieur- le- Prince« , « Saint-André- des- Arts« …) et sur les quais à l’ombre des tours de « Notre- Dame« , en compagnie des âmes tutélaires de Villon et de Verlaine. Je fréquentais les librairies et les cinémas du Quartier Latin, au tarif étudiant: de nouveaux bonheurs m’attendaient.

Les cinémas nationaux étaient vivaces et Hollywood ne les avait pas encore écrasé sous la masse des « blocksbusters » qu’il produit comme la FED des milliards en « monnaie de singe » (NDLR: « Quantitative easing » ou « Assouplissement monétaire« , en clair « planches à billets« ). La Suède m’offrait Ingmar Bergman, le Japon Akira Kurosawa, la RFA Werner Herzog, Rainer Werner Fassbinder, l’URSS Andreï Tarkovski, l’ Espagne Carlos Saura, l’Angleterre  David Lean, Ken Russell, Ken Loach et d’autres, partis pour Hollywood comme Alfred Hitchcock ou Roman Polanski, la France Claude Chabrol, Robert Bresson,  Jean- Pierre Melville, Pierre Garnier- Deferre, Louis Malle, Georges Lautner/ Michel Audiard, les USA Stanley Kubrick, Sydney Pollack, Milos Forman, Arthur Penn, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola. Je garde pour la fin ma passion italienne, une symphonie en « -i majeur« : Federico Fellini, Dino Risi, Luigi Comencini, Bernardo Bertolucci, Luchino Visconti, Pier- Paolo Pasolini (dont il faut lire aussi les « écrits corsaires »), Ettore Scola, Vittorio de Sica,  « exceptions en -a«  …(2) et des actrices et acteurs bénis des dieux: Sophia Lauren, Monica Vitti, Giuleta Masina ; Vittorio Gassman (proprement prodigieux), Ugo Tognazzi, Nino Manfredi, Alberto Sordi, Marcello Mastroianni, Le bouquet d’un feu d’artifice digne des « Fêtes du Roi Soleil ».

Outre les films récents, les petits cinémas « d’ Art et d’Essai » du Quartier Latin présentaient des rétrospectives passionnantes: Ingmar Bergman (« Ville portuaire », « Jeux d’été », « La nuit des forains »…), Federico Fellini (« La dolce vita », « La strada », « Il bidone »…), Dino Risi (« Une vie difficile », « Le Fanfaron », « Les Monstres »), Charlie Chaplin (« Le Kid », « Les Lumières de la ville », « Monsieur Verdoux »), Alfred Hitchcock (« Fenêtre sur cour », « Psychose », « La mort aux trousses »…), Roman Polanski (« Le couteau dans l’eau », « Répulsion », « Cul de sac »), Elia Kazan (« Un tramway nommé Désir », « A l’est d’Eden »), Richard Brooks (« Les frères Karamazov », « La chatte sur un toit brûlant »),…cinéma brésilien ou japonais. J’en arrivais à passer plus de temps dans les salles obscures que dans les amphithéâtres!

Petit florilège personnel des décennies 60-70:

« Aguirre », la colère de Dieu (1972) de Werner Herzog

« Le mariage de Maria Braun » (1979) de Rainer Fassbinder

« Andreï Roublev » (1966) d’ Andreï Tarkovski

« Au Hasard Balthasar » (1966) de Robert Bresson

« Que la bête meure »(1969) de Claude Chabrol

« Le chat » (1971) de Pierre Garnier-Deferre

« Les Barbouzes » (1964) de Georges Lautner

« Cria cuervos » (1976) de Carlos Saura

« Les Oiseaux » (1963) d’Alfred Hitchcock

« On achève bien les chevaux » (1969) de Sydney Pollack

« Little Big Man » (1970) d’Arthur Penn

« Taxi driver » (1976) de Martin Scorsese

« Vol au-dessus d’un nid de coucous » (1975) de Milos Forman

« Barry Lyndon » (1975) de Stanley Kubrick

« Apocalypse now » (1979) de Francis Ford Coppola

« Le Fanfaron » (1962) de Dino Risi

« Le Guépard » (1963) de Luchino Visconti

« Une journée particulière » (1977) d’Ettore Scola

(2) Mention à part pour le « western » revisité par Sergio Leone avec la complicité de Clint Eastwood, Lee Van Cleef, Eli Wallach, Gian Maria Volonte … et du compositeur Ennio Morricone. Plus ou moins bien reçu par la critique mais plébiscité par le public.

Pour quelques dollars de plus (1964) de Sergio Leone

5 réflexions au sujet de « Années 60-70: mon « paradis perdu »- Episode 1 »

    1. Merci beaucoup. Je suis d’autant plus surpris que je me pensais introuvable sur l’immense toile. Votre commentaire m’encourage à poursuivre.

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