Trois piliers sociologiques du Système-1-Les « Séniors »

Les « Séniors » , rentiers des « Trente Glorieuses » ?

Une « niche économique  » douillette

A l’évidence, les retraités ne forment une pas une catégorie sociale et économique homogène; je distinguerai les « Séniors » , plutôt citadins et jouissant globalement d’une bonne santé financière et physique (ils n’ont pas exercé les métiers qui usent l’organisme prématurément), des « personnes âgées » aux revenus modestes ou en situation de précarité, qui vivent en majorité dans les zones périphériques et rurales assignées aux classes populaires par la « Mère-Modernité » , équivalent pour l’homo sapiens du XXIème siècle de la « Mère-Nature »  : à chaque « espèce » son « habitat social » ou  « sa niche économique » (cf. les travaux du géographe Christophe Guilluy) .

Les « Boobos »

Le sociologue Serge Guérin a été amené à forger le néologisme « Boomers Bohêmes« , contracté en « Boobos » , pour désigner les jeunes retraités issus du « baby-boom » de l’après-guerre qui se démarquent par leurs codes spécifiques des générations d’avant -guerre nées à partir de la fin des années 20  , de la même manière que les trentenaires et  quadras « Bobos » se sont affranchis des codes de la bourgeoisie BCBG

« Le jeunisme » pour les « Séniors »: une juteuse opération de marketing.

Les « Séniors » ainsi définis constituent un « segment de marché porteur«  ciblé par les experts en marketing qui ont inventé la religion du « jeunisme » et dégradé le mythe de la « Fontaine de Jouvence«  qui parcourt l’imaginaire de l’antiquité à la Renaissance, et prend la forme à l’époque médiévale d’une allégorie de l’amour courtois, en un dérisoire hédonisme consumériste pour « jeunes- vieux ».

l'escarpolette seniors

L’escarpolette, version résidence pour séniors (arthrose, sciatique…envolées), une parodie qui se prend au sérieux

Fragonard l'escarpolette

L’escarpolette, version délicieusement érotique de Fragonard (1767)…Entre la fine élégance aristocratique du XVIIIème et l’épaisse vulgarité bourgeoise du XXIème, mon cœur ne balance pas

Lot de consolation pour les retraités des classes populaires: à défaut d’être une cible pour le marketing, ils sont une cible électorale de choix.

Les retraités des classes populaires n’intéressent, eux, que les services sociaux, les commerçants de proximité et les élus en mal de réélection, clientélisme oblige, qui flattent les joues des mamies et le bras des papys dans les maisons de retraite comme les présidents flattent le cul des vaches au salon de l’agriculture pour séduire la gente rurale.

Y’a pas à dire, le Progrès c’est quelque chose!

Les « Trente Glorieuses » : plus de 5% de taux de croissance annuel en moyenne, un chômage à moins de 2%, une belle histoire à raconter aux petits enfants, au coin du feu pendant les veillées d’hiver.

La forte croissance qui a caractérisé l’économie capitaliste (en son stade du compromis « fordiste »), durant ces « Trente Glorieuses » (1947-1973) qui ont vu la France entrer dans la « grande société de consommation«  , a procuré en même temps que le plein emploi une élévation constante du niveau de vie qui va favoriser une expansion sans précédent des classes moyennes. Les ouvriers en bénéficient eux-aussi compte tenu des rapports de force: un PCF encore à plus de 20% aux élections à la fin des années 70, un syndicat CGT à fort pouvoir de mobilisation, une conscience de classe aguerrie par une longue tradition de luttes; le patronat, qui n’a pas encore rompu avec un capitalisme de type national, ne dispose pas des leviers d’intimidation qu’il acquerra avec l’entrée dans une économie globalisée (multinationales, délocalisations,  montée d’un chômage structurel). Dans ce contexte, l’accession à la propriété a été largement facilitée comme en témoigne la ceinture pavillonnaire d’Ile-de-France (1). 

Durant les « Trente Glorieuses », la propriété c’est l’envol (2).

Les catégories supérieures et intermédiaires des classes moyennes qui constituent aujourd’hui le groupe sociologique des « Séniors » ont particulièrement bénéficié de ces conditions extrêmement favorables.  Leurs membres ont ainsi pu accéder à la propriété , d’autant que l’augmentation régulière de leurs revenus diminuait la charge de l’emprunt et que la flambée des prix de l’immobilier n’interviendra qu’au début des années 90. Propriétaires de leur logement, ils ont souvent recueilli de surcroît le fruit d’héritages familiaux, sous forme d’épargne ou de biens immobiliers.

Pour les jeunes couples actuels, la situation s’est complètement inversée: l’écart entre le niveau des prix de l’immobilier et les revenus de ces ménages leur interdit l’accès à la propriété ou les contraint à s’endetter sur des périodes de plus en plus longues (25, 30 ou 35 ans), avec au-dessus de leurs têtes l’épée de Damoclès de la précarité de l’emploi.

Si l’avenir appartient aux « Séniors » , les jeunes peuvent toujours se bricoler un présent…

Si, au regard des jeunes générations, la retraite est un concept de plus en plus hypothétique (recul de l’âge de départ, précarité de l’emploi, bas salaires, déséquilibre croissant du rapport actifs/retraités) et que pour eux, bien souvent, à la possibilité d’épargner s’est substituée la nécessité de s’endetter, elle est pour les « Séniors«  une réalité tangible, stable et assez confortable, du moins tant que l’Etat peut emprunter sur les marchés financiers à des taux très bas, voire négatifs. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de notre société en pleine mutation que les « Séniors » , notamment ces  « Boomers Bohêmes » , soient mieux armés que les 25-45 ans pour se projeter dans l’avenir!

La prière électorale du « Sénior » : « Gardez- nous du changement Seigneur! Eloignez de nous les tentations populistes! Et si vous pouviez repousser en plus la majorité à 60 ans, là ce serait vraiment un beau miracle! »

Ces bénéficiaires des « Trente Glorieuses » , que je n’irai pas jusqu’à qualifier  de « privilégiés » dans la mesure où ils ont participé par leur travail au décollage français,  souhaitent, parce qu’ils considèrent que c’est leur pur intérêt, que rien ne change: c’est à ce titre qu’ils se comportent comme des « rentiers »  . Si vous leur dites qu’une sortie de la zone euro permettrait de retrouver une possibilité de redressement économique et de redonner espoir aux gens privés d’emploi, et à la jeunesse en particulier, comme le suggèrent de nombreux économistes (3), vous peuplez illico leurs nuits de cauchemars car ils n’ont d’ouïe que pour hululements des gardiens du Système qui leur prédisent le rabotage de leur économies et de leur train de vie. Ils  soutiennent donc à une écrasante majorité (une minorité est douée d’un altruisme suffisant pour aller au-delà du calcul égoïste) les deux grands partis du Système : les retraités de la fonction publique votent généralement pour la gauche socio-démocrate et ceux du privé pour la droite libérale et le centre. Ils confisquent de fait l’avenir aux jeunes, qui de leur côté, se réfugient massivement dans l’abstention.

(1) Petite note sur l’évolution de l’habitat individuel

De l’après-guerre aux années 70: le pavillon de banlieue et des petites villes

Derrière le muret surmonté d’une grille noire, somnole un jardinet, quelques massifs et deux ou trois arbustes; une courte allée de gravier conduit au perron surplombé parfois d’une verrière en demi-ombelle. Le charme discret mais sans monotonie des façades, la meulière d’avant-guerre côtoyant les crépis blancs ou gris des années 50-60; le souci de préserver  l’intimité qui place à l’abri des regards, à l’arrière de la maison, la terrasse ombragée et le jardin mi- ornemental, mi- potager entouré de hauts murs festonnés de lierre ; le calme des rues aux trottoirs jalonnés de tilleuls, de marronniers ou de platanes, sont les vestiges d’une époque révolue .

Des années 80 à nos jours: la maison individuelle dans un lotissement

Au sortir des Trente Glorieuses, on assiste à une irrésistible poussée de métastases périurbaines, un sous-produit d’exportation de l’american way of life: carrefours giratoires, bretelles, zones commerciales et lotissements. Une vue aérienne de lotissement donne pleine conscience de la navrance conceptuelle de cet espace totalement ouvert où s’étale dans les méandres anonymes d’un labyrinthe un habitat standardisé, ode au béton et au parpaing, parfaitement adapté au mimétisme des modes de vie qui exclut l’intime, le privé au profit d’une transparence imposée par le voyeurisme de la promiscuité, ce qu’illustre parfaitement une série américaine comme « Desperate housewives« .

(2) Pardon M. Proudhon pour ce jeu de mots facile…

(3) Pour ne citer que les Français les plus connus et de toutes sensibilités politiques: Florin Aftalion, Alain Cotta, Jacques Généreux, Jean-Luc Gréau, Serge Latouche, Frédéric Lordon, Jacques Sapir. source: site altereconomie Liste des 175 économistes anti-euro

 

 

Trois piliers sociologiques du Système-2-La bourgeoisie

Les Héritiers du baron Haussmann

L’irrésistible ascension de la bourgeoisie

La grande bourgeoisie, s’est progressivement constituée en classe économique dominante à partir du XVIIème siècle, elle s’oppose au pouvoir royal au sein des Parlements et profite pleinement de l’expansion spectaculaire du commerce maritime et colonial  qui inclut la traite négrière. Détentrice de la puissance économique, elle va accéder au pouvoir politique par la Révolution de 1789, accroître encore sa richesse grâce aux spoliations des biens fonciers du clergé et de l’aristocratie (les « biens nationaux »), à l’affairisme et à la spéculation des temps de guerre (Révolution, Ier Empire), pour connaître un âge d’or au XIXème siècle (industrie, banques, chemins de fer…). Elle détient toujours le pouvoir économique mais son idéologie libérale-conservatrice cède la place à l’idéologie libérale-libertaire dans les années 70 (la véritable « révolution » de 68).

Endogamie et reproduction sociale

La grande bourgeoisie se perpétue par endogamie de classe (alliances matrimoniales et patrimoniales) et par un entre-soi spatial (arrondissements parisiens de l’Ouest et banlieues résidentielles). En Province, les « notables » regroupent les professions libérales, les industriels, les gros commerçants, les grands propriétaires agricoles.

Cette classe cossue offre à ses enfants les moyens de la réussite scolaire et sociale : accès à la culture, établissements privés ou publics haut-de-gamme (à Paris, Stanislas, Ecole alsacienne, Henri IV, Louis-le-Grand…), voyages et séjours linguistiques, Grandes Ecoles et réseaux sociaux à la sortie, tremplins pour emplois à hauts revenus dans le secteur privé ou la haute fonction publique. Pierre Bourdieu a parfaitement analysé ces mécanismes dans « Les héritiers : les étudiants et la culture » (Paris, Les Éditions de Minuit 1964) et « La reproduction : Éléments d’une théorie du système d’enseignement (Les Éditions de Minuit, 1970).(1)

Peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse…

Lorsqu’on dit que la bourgeoisie est conservatrice, il faut s’entendre sur le sens de ce terme : son intérêt la conduit effectivement à conserver sa position sociale et économique dominante ; elle va donc fort logiquement soutenir le système politique qui en garantit les conditions : défense de la propriété privée (patrimoine et moyens de production) et libéralisme économique. Elle s’est parfaitement accommodée de la monarchie constitutionnelle orléaniste de 1830, dans laquelle « le roi règne mais ne gouverne pas », du Second Empire haussmannien qui vit l’essor de l’industrie et de la Banque, et pour finir, après la chute de Napoléon III et l’écrasement de la Commune par le libéral Adolphe Thiers (la gauche de l’époque), de la IIIème République et des suivantes. Au fond, ses seules véritables « valeurs » sont boursières.(2)

La tendance monarchiste, contre-révolutionnaire, a dépéri au sein de l’aristocratie au fil de son embourgeoisement : on notera à ce propos que les grandes figures de l’Action française, Charles Maurras, Léon Daudet, Maurice Pujo et Jacques Bainville ne furent ni des aristocrates, ni de grands bourgeois. Il faut dire que la doctrine maurrassienne était certes monarchiste mais tout autant nationaliste et que les doctrines nationalistes (du boulangisme au fascisme historique), jugées populistes et par là-même dangereuses pour ses intérêts, n’ont jamais rencontré dans la grande bourgeoisie que des échos limités. Si, dans son ensemble, la « plèbe » a la fibre patriotique, car la patrie est son seul bien, la classe « patricienne » est volontiers cosmopolite (un grand patron français a infiniment plus d’affinités sociales et d’intérêts communs avec ses homologues allemands ou japonais qu’avec l’ouvrier ou l’employé français, à ce stade, dans une économie globalisée la nationalité se réduit au passeport).

Une nouvelle mission Apollo-Soyouz

Cette bourgeoisie BCBG des quartiers huppés apporte très majoritairement son soutien à une « droite » de plus en plus libérale et de moins en moins nationale : gaulliste, pompidolienne, giscardienne, chiraquienne, sarkozyste et demain juppéiste.

La « gauche socialiste »  évoluant depuis 1983 dans une direction de plus en plus libérale et de moins en moins sociale (dans les faits sinon dans les discours), on peut prédire l’ amarrage des deux vaisseaux spatiaux dans un avenir pas si lointain, réédition de l’exploit accompli par Apollo 18 et Soyouz 19 le 17 juillet 75   (le prétexte pour apaiser les scrupules des électeurs des deux bords réside dans l’ascension de « l’astre noir » du FN; on en a eu les prémices dans les manœuvres du second tour des régionales sur l’air de « passez-moi le sel, je vous passerai la moutarde »  (3) ).

apollo-soyouz

(1) Brève considération sur « l’école de la République »

Incidemment et par un apparent paradoxe, on constate que parallèlement à la volonté toujours plus affirmée de « démocratiser » l’école (on devrait plus objectivement parler de la massification du secondaire) et « d’égaliser les chances de réussite », les écarts se creusent toujours plus entre le niveau des « bons élèves » et celui des « élèves en difficulté », sur le modèle des écarts de revenus entre « riches » et « pauvres » ; de la même manière, le pourcentage d’élèves issus des classes modestes et populaires dans les Grandes Ecoles n’a fait que régresser au cours des dernières décennies. D’où le théorème qui peut ainsi se formuler : « Plus le pouvoir décline sur tous les tons et sous toutes ses formes le principe d’égalité, plus son incidence sur le réel décline  ».

(2) Rapides aperçus ethnologiques 

On pourrait épiloguer sur le conservatisme de la grande bourgeoisie en matière de mœurs et de religion: je ne nierai pas la sincérité réelle d’une partie de ses membres, il serait abusif de ne voir que des Tartuffes. Mais je décèle surtout un intérêt à ce conservatisme: maintenir, tant que faire se peut, une homogénéité endogamique. Balzac a bien mis en relief dans son œuvre l’essence contractuelle du mariage bourgeois,  acte notarial à visée patrimoniale qui lie les époux et scelle les alliances entre familles (on redoute par-dessus tout la « mésalliance » ). De plus, la couche nuptiale  garantit juridiquement (mais pas toujours biologiquement…) la « production » d’héritiers légitimes. Sous une forme implicite, non officiellement codifiée, on retrouve la mécanique sociale des castes de l’Inde et des cultures claniques.

En outre, le maintien, dans une société de plus en plus déchristianisée, de l’appartenance (mais, comme je l’ai souligné, bien souvent formelle) à la religion des pères conforte la contrainte endogamique (l’entre- soi). C’est là un point commun aux religions en général, contrainte renforcée dans certaines religions (judaïsme, islam, religions totémiques…) par l’opposition entre le « pur » et « l’impur » , le « licite » et « l’illicite », déclinée par le biais des pratiques alimentaires, mais non réduite à ces dernières.

(3) ou pour les amateurs de curiosités linguistiques (il faut bien s’amuser un peu):

Pour réussir, il faut attendre le moment où l’on me demandera quelque service, à moi. Je pourrai dire alors : « Je vous passe la casse, passez-moi le séné… » Balzac, La Cousine Bette.1846.

Le « coup d’Etat démocratique » à la suédoise: le Système gouverne mal mais il se défend bien…

« Face à la montée du parti SD, qualifié d’extrême-droite, en Suède, les sept autres partis, allant du centre droit aux écologistes, ont passé un accord pour se répartir les postes gouvernementaux jusqu’en 2022, quel que soit les résultats des élections…

Les faits sont simples dans leur crudité cynique. Les dernières élections ont vu surgir un parti disons atypique [..]Avec ses 12%, le SD ne pouvait qu’être un parti d’opposition, mais lorsqu’un autre s’est joint à lui pour rejeter le budget, le gouvernement a été mis en minorité, et son budget invalidé : situation classique de « crise gouvernementale ». Dans toute démocratie, cela entraîne la démission du gouvernement, et chez nous ce serait un des cas où la dissolution s’imposerait. C’est si évident que dans un premier temps, le chef du gouvernement suédois, Stefan Löfven, a décidé, et annoncé pour le 22 mars 2015, la tenue de nouvelles élections.Jusqu’ici tout va bien, me direz-vous, le peuple va trancher.

Mais voilà : les sondages se sont mis à dessiner une forte hausse du SD, l’amenant à des niveaux tels que ni l’alliance socialistes-verts, ni le centre-droit, ne puissent espérer gouverner. Craignant de perdre, avec leurs dernières plumes, les places qu’ils occupaient chacun leur tour dans une aimable alternance, ces partis ont décidé de se répartir les postes non plus alternativement mais simultanément, et pour toujours. En tout cas jusqu’en 2022, première date de révision de leur accord. 

Stefan Löfven vient donc de revenir sur sa décision : les élections prévues pour 2015 n’auront pas lieu, et le résultat de celles de 2019 est d’avance neutralisé puisque l’entente des sortants, ou plutôt de ceux qui ne veulent pas sortir, est organisée jusqu’en 2022. La Suède aura donc la « chance » d’être la première démocratie du monde à connaître la composition de son gouvernement avant les élections, et à savoir qu’il restera en place indépendamment de leur résultat. C’est sûr que ça renouvelle le concept de démocratie, tellement même qu’il faudrait trouver un nouveau nom.

Source http://www.contrepoints.org/2015/01/27/195862-coup-detat-en-suede

Trois piliers sociologiques du Système-3-Les Bobos

Les enfants de Daniel Cohn-Bendit et de Steve Jobs

La « boboïtude »: le prêt-à-porter mondialiste de la bourgeoisie libérale-écolo-libertaire

Les « bobos »  se recrutent parmi les catégories socio- professionnelles du tertiaire, plutôt supérieur, en prise directe avec l’économie mondialisée : métiers de la communication (publicité, marketing, médias, événementiel, web…), de la culture, du spectacle, de la mode, de la finance, du High-Tech…Les carrières se construisent sur la mobilité, les réseaux relationnels, la capacité à saisir les opportunités, donc sur le mouvement et la fluidité propres à la post- modernité. Ce sont les enfants de la  bourgeoisie traditionnelle, mais ils jouent les affranchis en adoptant de nouveaux codes. Le « bobo » , « bourgeois-bohême » , est la version parisianiste tardive d’un type répandu au cœur des métropoles américaines, un composé hybride, reconnaissable par son style de vie et son discours ,  du « yuppie » de Wall Street des années 80 (Jordan Belfort dans le film Le Loup de Wall Street, incarné par Leonardo Di Caprio ou Sherman Mc Coy, le personnage principal du roman de Tom Wolfe, Le bûcher des Vanités) et du « hipster » des années 2000 .

BOBO

Spatialement, ils colonisent les centres- villes et les quartiers traditionnellement populaires (« gentrification« ) vidés de leurs habitants (petits artisans et commerçants, ouvriers, employés, petits fonctionnaires, retraités modestes) par la spéculation immobilière et les politiques d’urbanisme (du canal Saint-Martin à la Bastille en passant par le Marais). Le bobo se proclame friand de mixité sociale, mais dans les faits, il la pratique à la manière du coucou: on sait que la femelle pond son œuf dans le nid d’autres oiseaux pour le faire couver; lorsque l’œuf éclot, le jeune coucou plus costaud et vorace que la couvée légitime s’octroie l’exclusivité en l’expédiant manu militari par-dessus bord. La seule mixité que le bobo affectionne prend les traits de la « diversité« : les familles françaises d’origine africaine et maghrébine et les immigrés venus des mêmes aires qui composent l’essentiel des catégories populaires qui vivent dans les logements sociaux de la Ville. Là encore, cette affection n’abat pas les cloisons, à chacun son habitat, ses lieux de vie et de sorties et ses collèges pour les ados…Il n’empêche que le bobo participe volontiers aux manifs pour « la défense des sans-papiers » , « le droit au logement » et pour « l’accueil des migrants » avant de regagner ses pénates dans son immeuble à digicode, en faisant un arrêt au kiosque à journaux pour acheter « Libé » ou l’OBS et en contournant d’un air distrait le « sans-abri » qui gîte non loin de l’entrée. Le « bobo » , c’est l’homo festivus festivus dont Philippe Muray tenait la chronique satirique : l’individu narcissique, hédoniste et consumériste, totalement « addict » aux réseaux sociaux et « fashion-victime ». Ce qui ne l’empêche pas de se doter d’une « éthique forte de l’engagement citoyen«  qui le pousse à militer pour l’extension illimitée des droits individuels (le sociétal « arc-en-ciel » ) et à sauver la planète avec Bill Gates : la preuve, il mange bio,  achète les produits issus du « commerce équitable » et se déplace en « vélib’ «  ou en trottinette.

Bobos vs BCBG

Cette autre espèce bourgeoise va équilibrer électoralement la première : elle penche à « gauche » , aurait pu être rocardienne ou deloriste, la « seconde gauche » , mais elle n’était pas née, elle aurait soutenu des deux bras Dominique Strauss- Khan, elle a adoré Bertrand Delanoë et plébiscité Anne Hidalgo. Elle a des bontés pour EELV et même le Front de gauche pour montrer à quel point elle est « progressiste ».

La première vit dans les quartiers huppés, ses codes vestimentaires et mentaux sont ceux du BCBG ; la seconde , plutôt jeune,  pratique volontiers « le joint ou le rail festifs » et s’adonne fébrilement à la vie nocturne; elle a ses lieux, bars, salles de concerts et boîtes « branchés » (là-même où les terroristes islamistes ont perpétré leurs carnages le 13 novembre). Chaque paroisse ayant ses icônes, les siennes se nomment Bill Gates, Steve Jobs, Larry Page, Mark Zuckerberg, des comètes devenues de grands astres flamboyants dans le ciel de la nouvelle économie du virtuel et du désir.

L’avant et l’après mai 68: une mutation du capitalisme

Les « bobos » sont les lointains héritiers du mai 68 étudiant, gauchiste et libertaire. Le mai 68 des luttes ouvrières et populaires n’a eu, lui, aucune postérité ; le scénario de 1789 s’est reproduit : la force révolutionnaire qui a fait vaciller le pouvoir gaulliste n’est pas celle des étudiants en socio ou en psycho de Nanterre (acné juvénile de petits- bourgeois pour l’essentiel) et des habitués des terrasses de Saint-Germain-des-Prés (la culturosphère), mais celle des ouvriers de Billancourt, pour parler en terme de symboles. Après quoi, les ouvriers repris en mains par le PCF et la CGT remettront les machines en marche, « Il faut savoir terminer une grève » ; le patronat concédera les accords de Grenelle qu’on peut considérer avec le recul comme la dernière avancée prolétarienne, l’arrivée au sommet du toboggan avant la grande glissade. Le peuple a servi de masse de manœuvre, mais il a une fois de plus été dupé, car en ébranlant le pouvoir gaulliste, qui s’écroulera un an plus tard, il a mis à bas en même temps le compromis social né à la Libération avec la mise en œuvre du programme gaullo-communiste du Conseil National de la Résistance et il a ouvert la voie au libéralisme mondialiste sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing qui veut faire entrer la France dans « l’ère de la Modernité » . La suite est connue.

La mort du bien commun

Quant aux anciennes figures de la contestation estudiantine, tout va bien pour elles, elles se sont parfaitement adaptées au monde dont elles ont hâté l’éclosion, cette mutation du capitalisme qui nécessitait la destruction des limites à son expansion : frontières, barrières douanières, contrôle des capitaux… mais aussi conscience de classe, solidarités traditionnelles, valeurs morales issues du vieux fond chrétien ( et enseignées sous une forme sécularisée par les instituteurs de la IIIème République), éthique de la responsabilité, ce qu’Orwell désigne sous l’expression de « décence commune » et que le personnage du père dans Le Premier Homme d’Albert Camus résume par « Un homme, ça s’empêche ».

Je me méfie des Révolutions

L’Histoire moderne de notre pays affectionne particulièrement le paradoxe et l’ironie. Toutes les révolutions, depuis la Grande de 1789 jusqu’à la petite de mai 68, en passant par celles de 1830, de 1848 et de la Commune de 1871, ont été accomplies par les classes populaires mais n’ont fait que renforcer, jusqu’à preuve du contraire, l’emprise de la bourgeoisie, la grande surtout. A cela, une raison simple: cette classe est  numériquement minoritaire et l’on n’y goûte que très modérément, à certaines exceptions près,  le plaisir de mettre sa peau au bout de ses idées; économe en tout, elle l’est donc de son sang jusqu’à l’avarice, à la différence des petites gens et de l’ancienne noblesse d’épée. Une fois l’ordre rétabli, ou le nouvel ordre établi, le peuple compte ses morts et les bourgeois leur or.

Je me méfie des révolutions, de leur exaltation lyrique et de leur héroïsme romantique, au bout du compte, c’est Monsieur Homais (1) qui tire les marrons du feu…

(1) La figure du bourgeois mise en scène par Molière, La Fontaine et La Bruyère, va devenir omniprésente au XIXème siècle dans l’art, Daumier surtout, et la littérature: Balzac, Flaubert (le pharmacien Homais dans Madame Bovary, bourgeois ambitieux et voltairien, admirateur des « immortels principes de 89 », « guidé par l’amour du progrès et la haine des prêtres »), Maupassant, Zola, Bloy, Henry Monnier (le personnage de Monsieur Prudhomme)…

M. Prudhomme« M. Prudhomme vouant son fils au culte du nouveau Dieu des Parisiens« , caricature d’Honoré Daumier parue dans le journal satirique « Le Charivari » du 2 février 1857